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La nuit 7

(Une Heure Sur Terre)

Dans notre cocon reconstitué, nous nous sentions étrangement comme des survivants. Mais à quoi avions-nous survécu au juste ? A l’embrasement technologique ? Cela me paraissait tout de même indécent au regard du nombre de maladies vaincues grâce à la recherche. A la bêtise comme une épidémie hors de contrôle ? Au catastrophisme qui ne cessait de se répandre sans que l’on sache précisément ce qu’il finissait par dire. La fin du monde tournait en boucle sur tous les réseaux depuis si longtemps. Les mêmes réseaux nous présentaient désormais, et pratiquement du jour au lendemain, un nouveau monde à portée de main.

Je repensais aux propos tenus par des chercheurs dans les années 2010. A leur vision proprement apocalyptique, directement connectée aux peurs moyenâgeuses. Et je ne pouvais m’empêcher de m’interroger sur leurs motivations. Qui étaient donc ces hommes qui ne croyaient plus aux potentialités illimitées de leur science ? Ils étaient devenus de simples militants, refusant de penser. Des blocs de peur et de menaces. La Terre n’était pas un sanctuaire. Les hommes de chiffre qui n’avaient pas cédé au discours, l’avaient toujours su. La Terre n’était pas un sanctuaire, et l’on pouvait la quitter. La guerre des sciences avait démarré. Et le langage semblait en être la première victime.

Dans le calme retrouvé de notre appartement, je ne parvenais pas à résoudre cette équation. Cette conquête visait-elle le mal, ou courait-elle vers le bien ? L’énormité de l’évolution dressait clairement l’homme contre son créateur. Quel qu’il fût.

« Tu es cinglé » me dit Lina.

Elle me disait souvent ça. Ma folie lui plaisait. Cependant, elle disait aussi que j’aimais trop mon malheur. Alors que l’injustice la révoltait. Sur ce sujet, j’étais sans doute plus fataliste. Sans doute moins politique. Je ne croyais qu’à l’art. Il était évident que la science avait triomphé. Qu’elle se déchirait et se divisait désormais pour la victoire. Le constat était implacable. Les cadavres de ce combat sans merci jonchaient le sol. La littérature était morte, les sciences sociales étaient mortes. Il ne restait debout que la science. La poésie, que je pratiquais, était en embuscade, recluse, en résistance. En attendant des jours meilleurs.

Le pire c’est que je comprenais très bien cette situation. La science disait et elle faisait. Elle promettait et elle tenait ses promesses.  Elle ne se trompait plus et ne perdait plus de temps. Les facultés des lettres étaient désertées, les écoles d’ingénieurs croulaient sous les demandes. Et pour cause.

Le sort des femmes s’était considérablement amélioré quand, en dépit des pressions religieuses et des violences masculinistes en augmentation, la gestation avait basculé dans l’artificiel. On pouvait (ce n’était pas une obligation) choisir de fabriquer son enfant en dehors du ventre de sa mère. Il suffisait de choisir cette solution avant la conception. Tout était prélevé pour qu’un embryon puisse être conçu. Son développement reposait par la suite, et pour les 9 mois réglementaires, sur une machine. Le père et la mère étaient mis d’emblée sur un strict pied d’égalité. Cette possibilité renversa, pratiquement instantanément, des siècles et des siècles de domination masculine.

La Conquête serait d’ailleurs le premier fait historique totalement égalitaire de ce point de vue. Les femmes y participeraient selon les mêmes modalités et dans les mêmes proportions que les hommes. Mercury Voskhod avait lourdement insisté sur ce point. De façon générale, l’installation de la Compagnie sur la Lune serait un modèle industriel absolu. L’ère du divertissement était bel et bien révolue. Tout serait contrôlé, surveillé en permanence. Au nom de la sécurité des milliers de travailleurs lunaires et d’un avenir que l’on ne pouvait plus négliger à ce point. C’était le prix à payer pour l’inconscience passée et la survie de la planète.

L’appétit des mortels avait précipité la planète au bord du précipice. Nous n’aurions pas, grâce à la Compagnie, à souffrir la plus dure des guerres, mais il fallait perdre notre innocence collective. Le déni avait trop longtemps duré. Puis les réactions irrationnelles et violentes avaient explosé, menaçant les fondements des sociétés organisées.

La phase ultime de la reprise en main venait de démarrer. Pour avoir ignoré qu’un repentir rachète, tant au dernier instant que lorsqu’on est loin, les pauvres terriens redécouvraient, effarés et fascinés, la saveur de l’ordre imposé et de l’austérité consentie.  Elle avait le goût d’une surpuissante entreprise. Cela nous pendait au nez, et l’on aurait dû se méfier des discours affreusement culpabilisateurs qui inondaient les réseaux. Ils ne faisaient que devancer cet appel.

Lina reprenait des forces. Et des couleurs.  Comme des milliards d’êtres humains à cette heure, ils nous étaient impossible de parler d’autre chose.

« Combien d’enfants de ma classe ou de mon école finiront dans l’espace ? » … Les meilleurs ont toute leur chance de pouvoir vivre loin d’ici. « Loin d’ici » me reprit-elle… « Tu réalises ce que l’on dit ? »… Loin d’ici ce n’était pas sur un autre continent, ou dans une autre ville…Loin d’ici ça voulait dire loin de la Terre.

« Pour eux, pour les enfants, ça va très vite devenir une véritable raison de vivre ».

Une raison de vivre, ou « la seule possibilité de continuer à vivre ? » me dit Lina. Ils ont tout oublié. « Je t’assure, insista-t-elle, plus véhémente encore, ils ne savent plus rien. Et ne veulent plus rien savoir ».

« Cela deviendra leur quotidien… Le savoir dont on parle restera peut-être sur la Terre tu sais…Je veux dire qu’il n’est sans doute pas destiné à voyager dans l’espace. Quelle utilité a-t-il pour faire décoller des fusées ? Et exploiter des mines ? »

Je ne croyais pas un mot de ce que je venais de lui répondre. Je savais que l’espace ne serait qu’une vaste relecture de ce qui s’était passé au cours des siècles. Tout ce que l’on avait vécu, subi puis acquis. A ce stade, la conquête spatiale promise, on allait la vivre. Tout semblerait fantastique. Et tout le serait en effet. Tellement que les travailleurs propulsés en oublieraient les droits terriens. Il fallait faire table rase. Laver les cerveaux, les mémoires, les consciences. Les préparer à l’impensable.

Et tout de suite après cet accueil, avant le premier pas qui doit les séparer, chaque troupeau s’écrit aussi fort qu’il le peut

« Donc la Terre ne sera plus qu’un musée et un zoo »…

Qui veillera dans un jour éternel, oui, c’est probable. Pour que la pénitence égale nos erreurs. C’est notre fin mon amour qui est désormais écrite au concours des étoiles.

Je gardais mes belles phrases pour moi. Et je dis seulement que pour l’instant, il était bien trop tôt pour savoir ce que la Terre deviendrait quand elle ne serait plus que notre origine.

Jeff Bezos avait fait de la conquête spatiale la condition de la survie de l’espèce humaine. Je me souvenais parfaitement de cette époque, que l’on appelait maintenant « Le Basculement ». Il était alors question de poser les jalons de l’industrialisation des voyages spatiaux. De mettre en place, pour les générations futures, les infrastructures nécessaires à l’envolée. « Graditim Ferociter »…Pas à pas, férocement, comme l’indiquait le slogan de son entreprise, les choses s’étaient mises en place.

Lina me dit soudainement : « Et si la Terre était le seul endroit de l’univers abritant tant de beauté et d’animaux incroyables ? »…C’était toute la QUESTION. Et toute notre responsabilité. En moi, je me récitais ce passage de la Divine Comédie…Le frein de l’art me dit que je dois m’arrêter

« Je me posais la même question tout à l’heure. Ils ne parlent que de matières premières. Je suis persuadé que l’univers n’est qu’hostilité ».

Des millions d’êtres humains finiront par vivre là-haut, à brève échéance. Je sais que cela ressemble aux premiers temps de la Révolution Industrielle, quand tout semblait incroyable.

A nouveau, comme une voix intérieure, la Divine me traversait…

Ensuite je revins de cette onde sacrée, régénéré, pareil à la plante nouvelle, qu’un feuillage nouveau vient de renouveler, pur enfin, et tout prêt à monter aux étoiles.

On va monter aux étoiles Lina…Et emporter avec nous ce paradis terrestre.

Texte : Yan Kouton