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Il y a un petit coin de terre sur la surface du globe, sur la planète entière, une nappe d’herbes et de buissons juste assez grande pour un pique-nique, un terrain de mille mètres carrés à peine, qui m’appartient. Et c’est une chose étrange, presque intimidante de savoir que j’ai la responsabilité de ce mouchoir de poche. Cet endroit m’a été confié. C’est à moi de le préserver, de le veiller de le soigner. C’est à moi de le nourrir, de l’abreuver. Je suis l’humain de ce jardin.

Quand je l’ai reçu, je n’étais pas impressionnée. La pelouse autour de la maison, ben c’était un décor qui allait demander du travail sans doute mais que je trouvais sans grand intérêt. Mon père avait réussi l’exploit de planter sur ce maigre espace deux fruitiers, un pin parasol, un mélèze, deux bouleaux et un merisier. À cela il avait encore cru bon d’ajouter des troènes en veux-tu en voilà et une haie de vernes et de noisetiers. La maison là-dedans avait tout d’une cabane de jardin. Ajoutez-y encore un potager et vous comprendrez ce qui pouvait rester pour l’éventuel pique-nique.

Non, quand je l’ai reçu, je ne voyais que sa maison qui allait désormais être la mienne et dont il fallait faire quelque chose. Les chambres, les fenêtres, l’intérieur, il y avait tant à rénover. Ce faisant, je le retrouvais à chaque détour de restauration, me posant les questions de la loyauté envers lui, alors que j’essayais de prendre ma place dans le bâtit de sa vie. J’ai vécu les premières années de cet héritage lourdement. J’avais le sentiment d’avoir endossé la vie de mon père, -nous nous ressemblons d’ailleurs beaucoup – ce qui n’arrangeait rien.  J’étais révoltée de ce décès, révoltée aussi d’être la chargée de mémoire, telle que je me ressentais sans que je puisse dire que c’était ce qu’il avait voulu.

L’extérieur vint à moi plus gentiment. J’avais le sentiment que ce n’était pas utile ou pressant. Que la terre n’allait rien m’apporter. Que mis à part le travail qu’elle me demandait, elle n’était qu’un emballage cadeau autour d’un immeuble chargé lui de sentiments et de souvenirs.

Et puis je suis sortie. Le jardin encombré se mit à me parler d’un père bien différent. Je vis qu’il avait gardé l’idée de la ferme de son enfance, entourée d’arbres utiles, d’arbres généreux, Je vis son esprit d’indépendance dans cette haie entièrement faite de boutures piquées dans les forêts environnantes. Je vis son goût de l’extraordinaire dans cette envie d’essences plus étonnantes qui n’auraient jamais dû grandir ici. Et je compris aussi son besoin de rattacher son être à la terre en cultivant son potager. Mon père, cet intellectuel, voulait que sa vie rejoigne le sol et s’enracine.

Je suis sortie et ce coin de terre, ce bout de planète mis désormais sous ma protection a ouvert pour moi le cœur paysan de mon père et donc le mien.

J’ai voulu fuir un temps cette injonction à la vie mais ce fut vraiment en vain. Petit à petit en cultivant le sol comme je me souvenais l’avoir vu faire, en entretenant la pelouse, en élaguant les arbres et la haie, l’emprise de la mort de mon père s’est transformée en bonheur de vivre, avec l’espérance éternelle des saisons.

Désormais, je cherche en grattant le sol, en semant mes fleurs, en taillant les bosquets à embellir ma propre vie. Je comprends que ce qu’il m’a remis est bien plus qu’une petite place pour pique-niquer mais vraiment une part de la Planète Bleue, un cœur battant. Je m’en occupe comme si c’était un coin d’éternité.

 

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Texte et photos : Anna Jouy