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la mort du tu

Tu as jusqu’à aujourd’hui écrit en mon nom, t’appropriant l’épuisante banalité de mon quotidien, son angoisse de chaque heure, empruntant même les traits de mon propre visage, comme pour donner une preuve tangible de ton existence. Je n’accepterai pas cette usurpation d’identité plus longtemps. Sous tes mots mes traits sont devenus grossiers. Toi qui prétendais chercher l’anonymat, tu es devenu un véritable prénom qui parle seul — et non plus un pronom anonyme qui s’adresse à moi.

« Tu est un autre ». Tellement autre que l’autre n’a d’ailleurs plus aucune place en toi, il n’a qu’un statut d’objet. Ton monologue fait du lecteur un spectateur qui n’a aucun mot à dire. Ta fausse intimité ne touche à aucune universalité : tu fais semblant de confier des choses pour mieux dissimuler ce que tu caches. Sache que le dénigrement perpétuel de toi-même, des autres, dans lequel ton écriture s’enferme, est une posture fatigante, grotesque pour celui qui te fait l’amitié de te lire.

Tu ne reviendras pas de là où je m’apprête à t’envoyer. Mes nuits blanches ne sont plus les tiennes. À la fenêtre tu ne vois ni n’entends plus rien. La ville, ses habitants, leurs silhouettes et visages filants, les premières gouttes sur la vitre, le mouvement du fleuve, des nuages noirs dans le ciel, tout disparait sous tes yeux en ce moment même. En un éclair, je recouvre la vue à mesure que tu perds la tienne. Tu n’as pas entendu la foudre tomber, la porte de ta chambre claquer, ni les cris des enfants trempés qui jouent en bas. Tu te demandes si tu n’es pas en train de rêver, te pinces fort la cuisse dans l’espoir de te réveiller mais tu ne ressens absolument rien. Tu commences sérieusement à prendre peur. Tu aimerais crier mais tu as perdu la voix. Tu commences à comprendre que le néant reprend ses droits sur ton être. Tu n’as plus de matière. Ton pronom « Tu » est désormais à sec, sans salive, en panne de sens. « Tu » est déjà entre guillemets. « Tu » ne laissera aucune trace par ici, pas une rature, rien. Il suffit de tirer les rideaux. Dans la chambre il fait noir. Je suis seul. « Tu » n’est déjà plus.

 

Texte et photo : Anh Mat