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Pouffiasse

Réveillé, l’autre me soufflait de vilaines questions, de celles qui tournent dans la tête comme des mouches dans une pièce aux fenêtres fermées. Elles m’empêchaient de me concentrer sur l’essentiel. Il me fallait pourtant réfléchir sur l’emploi de ce mot, pouffiasse qui avait déplu à Sonia. Qu’est-ce qu’elle croyait ? Moi, non plus, il ne me plaisait pas ce mot. D’abord, ce n’était pas moi qui le prononçais mais Bert, l’une de mes ogresses[1].  Quel autre vilain mot, un mot assez putassier pour dire l’horreur inspirée par quelqu’un qu’on a considérée comme sa fille et qui vous trahit de la plus ignoble des façons ?  Est-ce que j’avais le choix ? Ensuite, il y avait la remarque de Gustavo qui ne cessait de se cogner à la vitre (sale) de mon cerveau. De quoi veux-tu parler en fait dans ton texte ? De la trahison ? Du combat féministe de ces vieilles femmes qui se retrouvent à vivre ensemble sans vraiment l’avoir choisi ? Si c’est le cas, vas-y carrément ! Carrément ? Comment écrire de manière carrée ? Impossible pour moi. Rondement à la limite, mais si j’avais une forme à choisir ce serait plutôt le triangle, mais écrire triangulairement restait assez abstrait. Je préfère employer le terme d’oblique, pour qualifier l’écriture, n’en déplaise à Gustavo. Et puis moi je ne voulais rien, pas parler de quelque chose en tout cas.

L’autre aussi (le narrateur de mon for intérieur), me reprochait d’écrire sans y toucher, de rester à la surface des choses, de ne pas y aller à fond. Mais si je plongeais au fond des choses, je risquais de ne plus rien voir – tel ces poissons aveugles des grands fonds. J’aimais bien me tenir au bord des choses, même si c’était l’abîme, surtout si c’était l’abîme – la vie est un petit trottoir en surplomb d’un abîme,  écrit Virginia dans son Journal, le 25 octobre 1920 – et me pencher un peu, regarder au fond, mais pas plonger, ne pas me noyer, pas tout de suite, jamais si possible, me convenait très bien.

Quand ça voulait pas, ça voulait pas. Il fallait bien l’admettre, je n’arrivais plus à avancer cette maudite pièce. Mes ogresses me traitaient de pouffiasse. Même plus à la hauteur du poète autoroutier. Pourtant, lui aussi n’était pas au meilleur de sa forme. Des haïkus de plus en plus dieu ancien testament dictant en lettres de feu du haut de son nuage :

LA CEINTURE
À TOUT MOMENT
TU PORTERAS

Scrupuleusement, je me les répétais en boucle pour les mémoriser et les noter dans mes carnets dès que je pouvais m’arrêter sur le bas-côté. Parfois ça me polluait le cerveau jusqu’à la maison. Aussitôt notés, je tentais de les oublier en allant marcher sur la colline mais ils revenaient bourdonner comme des mouches.

ROULER TROP
VITE = FINIR
SA VIE TROP TÔT

Celui-ci en particulier me désolait avec ces coupes bizarres, ce signe « égale », et ces capitales – certes le format écran lumineux de l’équipement autoroutier l’exigeait – ce style gravé dans le marbre, ce manque de rythme surtout… mais ce n’était peut-être pas un poème après tout… Quelqu’un  – chef ou narrateur intérieur – lui imposait-il un thème, des consignes précises autres que la contrainte des trois vers ? Serais-je capable de broder sur « vitesse, vie, mort » ? Ainsi me sentais-je acculée à tenter l’exercice à mon tour. À la fin de la promenade, je n’aboutis qu’à deux piètres résultats :

La vitesse grise
La feuille sur son dos savoure l’escargot
Cellule de dégrisement

(Je n’avais même pas réussi un rythme 5/7/5)

Finir un haïku
Trop vite ou trop tôt
Poète tu nous roules

(Celui-là, pastichant celui du poète autoroutier fit mon miel)

Le lendemain, je le fustigeai et fulminai de nouveau.

UN BREAK
TOUTES LES DEUX HEURES
TU T’OFFRIRAS

Si je voulais d’abord ! Si je voulais ! Je garderais pouffiasse pour l’instant. Il me fallait tout reprendre, tout relire, tout réécrire !

Texte : Christine Zottele

[1] « Les Ogresses » est le titre provisoire de la pièce écrite par la narratrice et qui lui donne tant de difficultés à ce moment-là. Une lettre du 8 mai 2019 adressée à Agathe Lebrun fait état de cette conversation avec Sonia : «… je reprends les dernières scènes des « Ogresses », celle notamment où Nef se fait traiter de pouffiasse par Bert. Sonia n’a pas cessé de me répéter que je n’étais pas obligée de tomber dans ces facilités et ces vulgarités, mais elle n’a rien dit sur profiter qui pour le coup me pose vraiment problème – tellement plus ordurier que pouffiasse…  mais je ne parviens pas à trouver de substitut à profiter, dans profiter de la vie par exemple, il y a bien cueillir le jour mais ça n’est pas toujours possible» voir Lettres, tome 2 de la présente édition, p. 59.