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pour les cosaques, les fenêtres ouvertes

La maison pleurait derrière sa façade mise à nue par l’hiver. Comme chaque année, seules quelques fenêtres cernées de rameaux morts regardaient le jour, leurs volets ouverts. Mais dans les yeux des passants, ses pierres blanchies par le froid en faisaient cette année le symbole du deuil, et rares étaient maintenant les visiteurs qui suivaient l’allée pour sonner à sa porte. Un mois après la fin des vacances d’hiver, après que se soient éteints les rires et disputes des enfants qui l’animaient, on avait vu un corbillard suivre la courbe de l’allée, s’arrêter devant le perron et une bonne partie du village avait accompagné Jeanne Verdier vers la tombe familiale.

Le vieux restait seul. Il avait refusé les invitations de ses filles avec une bougonnerie souriante, et peu à peu s’était renfermé dans la maison, n’ayant plus de lien avec le village que par les deux femmes, la mère et la fille, qui se relayaient pour assurer le ménage, un peu de cuisine et ne répondaient aux interrogations qu’en assurant en quelques mots rapides qu’il semblait serein. Il passait ses jours dans sa bibliothèque – elles disaient qu’il travaillait elles ne savaient à quoi – y déjeunait sur un plateau et dînait dans la cuisine, il marchait une heure chaque jour dans son grand jardin et la campagne proche, saluant par leur nom, avec l’amabilité brève de qui ne veut pas s’attarder, ceux qu’il croisait et rendait une visite hebdomadaire à son fermier, les deux hommes attablés dans la salle devant un verre de vin qu’ils ne buvaient qu’au moment de se quitter, échangeant quelques paroles qui trouaient leur calme silence, il s’intéressait à l’exploitation mais sans donner son avis et refusait régulièrement de percevoir le loyer, demandant qu’il soit consacré aux petits investissements que l’autre jugerait nécessaires.

Avec le printemps des bourgeons puis de tendres feuilles ont commencé à animer la façade, les rayons de soleil ont réveillé les pierres, la mère a cessé de venir, laissant la place et la liberté à sa fille la Perrine dont la gaité de jeune-mariée a peu à peu, d’autorité, rongé sans la faire disparaître la mélancolie de la demeure, la teintant de quelques petits rires et des chansons qui accompagnaient son travail.

Fin juin le vieux a fait venir un peintre qui a rajeuni les menuiseries, on a taillé un peu le manteau de feuilles qui s’épanouissait dans la lumière, la fille a fait venir deux amies pour un grand ménage.

Et puis un jour devant la façade tous volets ouverts, béante pour un accueil, les voitures ont ramené filles et enfants, des petits pas ont peuplé de leur course musicale les couloirs, avec quelques petites frictions l’autorité de la Perrine a tenu à distance, juste la distance nécessaire, les initiatives des trois soeurs, et lui chaque après-midi, après une retraite matinale que tout le monde respectait, dans son antre comme il disait, son bureau comme disaient les filles, s’est fait le jouet, juste un peu fragile, de la petite bande avec une tendre disponibilité qu’on ne lui avait jamais connue.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier