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des mots sous la pluie

la pluie est silence qui s’écrase sur la rue, nous sommes tous soudain trempés de silence. Je cours trouver un abri, un instant, sous la devanture d’un magasin, je regarde le silence tomber en trombe. Je fume une cigarette. J’éprouve soudain de l’amitié pour le bruit de la pluie

je suis ton seul proche, je suis la dernière voix que tu côtoieras, je suis l’adresse que tu ignores, un trou à rat, une cage à oiseau en plein centre ville, un refuge d’âme fugitive, qui attend l’orage

ce que tu crois vierge bouillonne de mots
ce que tu crois blanc réveille la parole d’un lieu en toi,
le lieu d’un cri imaginaire
le lieu d’un crime de nerfs à écrire

à écrire avec quoi ? à écrire avec le corps, les nerfs, le sang, les dents, la bouche qui rit, la voix qui couine comme une chienne muselée dans ma boucherie, écrire du dedans, des entrailles, avec l’innocence de l’enfant qui ment, écrire du sentiment d’être sans sentiment

parfois, entre deux phrases écrites, je me surprends à m’encourager à voix haute, je me dis « c’est bien, continue, lutte! » Parce qu’en dėplaçant seulement un pronom, un mot, une virgule, je résous une énigme d’écriture, une équation de phrases… Ce que je cherchais à formuler tombe dans l’oubli, l’écriture révèle autre chose, de plus précieux, un bout d’intimité dont j’ignorais l’existence en moi

il y en toi quelqu’un qui subit ce qui te passe dessus. Il cherche à se faire entendre derrière toi. Fais silence, qu’il se prononce ! laisse-lui le temps de lutter et échouer, laisse-lui la place de vivre et de mourir. Il te révélera la part d’une identité à la fois reconnue et ignorée : celle des mots, des mots sous la pluie qui recouvre le bruit de la ville

Texte et photo : Anh Mat