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anna

Sait-elle lire, cette petite fille? Elle trimballe des casseroles d’accents, des façons de faire chanter la voix qui font ricaner. Elle est de la campagne. Qu’existe-t-il d’autre? Partout, où qu’elle regarde, c’est la nature, les champs, les fermes dispersées. Même air de terroir, même fluidité de la plaine. La cambrouse et ces torchons de manières rustres, la cambrouse et ces intonations qui patinent ou montent trop vite. Elle est de la campagne, c’est ce que les autres filles ont dit. Mais comment s’y faire, à leur ville. Ce n’est qu’un gros bourg. Une verrue sur le sol. Elle n’est pas d’ici. C’est le père qui lui a tout appris. Elle sait bien sûr. Elle sait compter, elle sait écrire, elle sait qui est Charles le Téméraire et Louis XI, les noms de pays tout autour. Elle sait bien sûr. Mais où donc se trouve la page 17 de la bible, ça, elle l’ignore. Elle ne sait pas. Les chiffres se dérobent soudain quand la voix âpre de cette institutrice vieille et si austère lui réclame d’ouvrir le livre à un endroit introuvable.

Le matin, il faut se lever tôt. Ça veut qu’elle aille prier avant toute chose. Il y a des heures pour faire ça. Dieu est pressé, insistant. Il réclame des enfants qu’ils viennent à genoux dans son église par n’importe quel temps, à l’aube bien sûr. Qu’ils aient ou non faim, qu’ils soient en sommeil ou en mauvais état de grâce. Ça veut des gosses pieuses, des images saintes, des fillettes qui obéissent sous la peur de la mort qu’entrainent des péchés qui fauchent, mystères foudroyants. Ça veut que leurs poches soient pleines de médailles et de chapelets. Ça veut que ça obéisse, que ces petites s’effondrent de trouille dans les confessionnaux et pissent de crainte le samedi quand l’école se termine, parce que le lendemain, elles devinent que Dieu l’immense, frappera à nouveau la semaine, à coups de missel dans l’allée des âmes perdues.

Mais dans la poche, elle garde aussi ce sou rond précieux qu’elle reçoit. Un peu de monnaie pour ce petit pain au cumin que sa mère troque avec elle contre un peu de piété. Odeur de sainteté, un pain moelleux et chaud pour acheter une âme propre à sa fille.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le neuvième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy