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anna

Les escaliers. Il y en a deux. De marches douces, en bois, qui craquent et d’autres qui tournent en se cassant, pierre muette ou ciment. Le premier escalier est raide et ciré. Il grimpe jusqu’aux mansardes. Le second se tord et fuit emmenant les gens vers le dehors. Cyclope, celui qui monte vers la petite chambre. Monocle, celui qui lorgne vers la rue. Ce sont sans doute les effets jaunes ou verts de leur lumière qui l’y attirent. On s’y tient, pour ces tunnels qu’ils font, ouvrant une fois le vertige, une fois l’horizon. Les deux escaliers. Elle peut vouloir rester dans les marches. S’y asseoir, dominer le bas du monde ou aborder l’inconnu, le ciel pas trop loin. Elle peut glisser sa tête dans les barreaux, comme dans un licou, et patienter là, mi-vache, mi-oiseau. Ce sont des endroits merveilleux. L’un comme l’autre. Entre deux, on n’est qu’en attente. Mais aussitôt qu’on se trouve là, c’est qu’on part, qu’on bouge, qu’on est mobile.

Elle prend parfois des coussins, qu’elle fixe sur son ventre. Pour luger dans les marches. Se lancer là, sentir les secousses que ça fait dans le corps, et mieux encore, si le rire vient et qu’il se met à secouer des cascades dans la gorge. Une chute qui glousse d’un bonheur criard, douloureux et cavalier. Elle chevauche les escaliers comme ça à la vaste glissade. Du grand haut vers le grand bas. Incessamment. Inventant des cris de guerre pour frapper fort un ennemi planqué au sol, quelque part dans le corridor du rez-de-chaussée. Et ce prénom trouvé, qui est bizarre et intime, qui ne peut pas exister et qui pourtant est celui du grand-père. Elle le hurle, elle ne sait rien de ce qu’il veut dire. Mais ce mot sonne la charge avec tellement de force. Mais qu’il est bon et grandiose de s’élancer dans le toboggan en jetant dans le vide, non seulement son petit corps, mais tout l’arbre de vie et ses lianes de Tarzan! Voleuse ou héroïne, elle vit saperlotte! Et veut s’étourdir dans le fracas incontrôlable des marches qui mènent le rodéo.

Se glisser parfois dans la cage sous l’escalier de bois. S’y ratatiner. Coller son oreille contre les lambris et écouter le grincement d’entrailles qui sort des marches. Un son grave et plaintif. L’escalier est un homme qui souffre et gémit, voûté, courbé portant sur sa bosse la chambre dans laquelle elle dort, là-haut sous le toit. Tandis que sous la cage de pierre, se poursuit la queue froide d’un long reptile qui s’enfonce dans la cave.

La chambre sous le toit. Elle écarquille ses yeux le plus possible. Le temps n’ouvre qu’un seul souvenir: un lit, aux ressorts puissants sur lequel elle peut bondir et qui renvoie les enfants comme des balles de ping-pong jusqu’au plafond. Elle saute, s’enfonce, elle saute encore et l’élan soulève les cheveux et les petits bras. Elle bat des ailes. Elle est légère comme un ange en babydoll. Elle fait ça inlassablement, un rite d’épuisement. Elle n’aime rien qui puisse simplement s’interrompre. Surtout pas la journée. Il faut gaver déjà chacun de ses gestes, mais aussi le désir. Essayer nombre de figures, culbutes croupées, raides ou les jambes écartées. Cette apesanteur qu’elle ressent, cette interminable légèreté, toute effilée qui s’élève et retombe, neige rapide. Le plafond n’est certainement pas très haut, il semble qu’elle va le toucher à chaque fois. Mais il s’éloigne à nouveau et puis elle fuse, les doigts tendus. Elle va y laisser une marque ou alors se barrer là, comme dans une course. Le lit fait monter le rêve dans des zones inaccessibles de coutume. Grandir prend une fraction de seconde. Disparaitre aussi.

Elle peut tout aussi bien glisser dessous le lit, se faire petite. Rester là, à se demander pourquoi on pose les gens sur des ressorts semblables quand ils doivent dormir et pourquoi on ne les laisse pas en boule sur le tapis? À compter les énormes vis de métal qui tremblent sous le poids des dormeurs, à sentir le rêche chanvre des attaches, si durement crispé à ces spirales bien alignées, l’ossature du «page», le père dit toujours «c’est l’heure d’aller au page»… Est-ce dans ce pucier de toile rayée qu’on enferme les autres histoires? Elle résiste à l’ordre du paternel, elle tergiverse, elle a encore tellement des cabrioles à faire. Faire croire qu’elle apprend à compter même si elle répète toujours les mêmes chiffres.

Et puis il y a ce rideau, une épaisseur opaque qui garde la fenêtre. Ce n’est pas une ouverture, c’est le contraire, quelque chose qui voile le ciel. Et elle le voit s’agiter sous un vent chaud, à cette heure de la sieste, qu’on impose et qui assombrit encore plus la petite chambre. Elle se lève, elle tire le tissu. Il s’écarte et le bleu revient. Elle ouvre la fenêtre. Grimper. Une frange de cuivre longe le vide. Le toit porte une casquette, se dit-elle en riant. Pare-soleil qui cache ce qui se passe en dessous. Se hisser. Et songer que ce serait un endroit idéal, un promontoire, une pente tranquille sur la cour. S’y asseoir. Sans crainte. Ce qui est en bas, on le connait. C’est une place pour jouer, une place grouillante de petits cailloux, d’éclats de verroterie, de rires aussi. En cet instant, il fourmille de gens à la mesure pareille des trésors de la cour. Le monde est aussi petit qu’elle l’est. Les gens sont maintenant enfin à bonne hauteur ou alors elle est grande, démesurément longue. Tellement, que du haut de son toit, elle est une autre personne.

Elle est assise. Sur le rebord. Les jambes maintenant sortent du champ de vision. Elle est coupée aux genoux. Elle savoure le ciel. Il faudrait se pencher pour mieux voir. Pourquoi ces cris, ces choses qui hurlent en bas? Mais elle est absorbée par la proximité des arbres, par l’ombrage étonnant du tilleul qui se découpe presque sur la main, net et précis. Elle pense qu’il serait bon de se relever, d’aller vers l’arbre qui s’est allongé lui aussi sur le chéneau, comme un compagnon silencieux. Elle le regarde, qui a posé son ombre comme un coude à côté d’elle. Elle pourrait dormir là dans le gris frais de la ramure, au lieu de rentrer dans la chambre, parce qu’il y a des oiseaux tout proches, parce qu’il y a des caresses d’été et que soudain elle est comme triste et seule. Et qu’elle aimerait ne s’être jamais levée.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le troisième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy