Mots-clefs

pour les cosaques - la mama

Elle s’asseyait au jardin, vers le milieu de l’après-midi, elle étendait ses jambes devant elle, elle souriait au fils qui lui avait installé son transat, de façon à ce qu’elle y soit presque droite, comme elle aimait, elle souriait au ciel, aux plantes, aux enfants, à ses filles.

C’était son moment. Elle croisait les bras. Elle écoutait, parfois elle avait un mot, un simple mot, que l’on écoutait, qui ne tranchait pas toujours le débat qui s’amorçait, mais au moins l’orientait.

C’était son moment. Une des jeunes femmes rentrait dans la cuisine pour préparer le goûter des enfants. Un des petits garçons venait lui conter une histoire à l’oreille. Et puis une adolescente venait annoncer que la grand-mère était réveillée, qu’elle… alors sans écouter la suite de la phrase elle se levait et reprenait le fil de sa journée.

Elle n’était pas très grande, ronde, d’une rondeur que les enfants trouvaient confortable quand se lovaient sur elle. Elle portait des robes simples, des cotons mous, qui semblaient conçus pour elle, pour son confort, sa discrétion sans âge. Mais parfois, dans la prestesse gracieuse d’un mouvement, comme dans la lumière tendre de son sourire, revenait la jeune femme joliette, dodue, à la réserve lumineuse qui, plusieurs dizaines d’années auparavant était entrée dans la famille, dans l’appartement, la maison de plage, partagés avec les beaux-parents.

La jeune femme qui s’était pliée de si bonne grâce aux désirs de sa belle-mère, les devinant peu à peu, les devançant avec tant de révérence, gentillesse et fermeté qu’insensiblement, avec sans doute un rien de soulagement, l’ainée, sans perdre de son apparente prééminence, lui avait passé les rênes (cette même ainée qui, maintenant presque centenaire et veuve depuis longtemps, n’admettait de recevoir de soins, jusqu’aux plus intimes, que d’elle)

Elle avait été, dans le secret de leur petit domaine, leur chambre et celles des enfants quand étaient arrivés, le soutien, avec juste ce qu’il fallait d’admiration, de son mari, fils ainé, subordonné, futur successeur du patriarche.

Elle avait été l’amie enjouée de ses jeunes beaux-frères, la confidente du plus jeune. Elle avait servi d’interface entre le patriarche et ses jeunes belles-soeurs, préservant leur indépendance, apaisant les rigidités…

Elle semblait inébranlable, sans autre effort que des petites poussées d’humeur teintées d’humour, un peu en retrait mais sans que l’évidence, la nécessité, de sa présence en soient diminuées, indispensable comme l’étaient ses sourires qui déclinaient toute la gamme d’enjouement, de tendresse grave, de bienveillance distante, de gaité et de malice.

Et puis un jour, un peu après la mort de la très vieille femme, elle a décidé de déménager, elle a laissé l’appartement, la responsabilité, la famille à l’ainée de ses filles et à sa belle-fille, – à elles de s’entendre -, et devenue matrone, avec son patriarche de mari, ils ont fait d’une dépendance de la maison de plage leur domaine. Alors avec délice, avec malice, fantaisie, la jeune femme s’est réveillée en elle, à l’ébahissement de ses enfants, pour le ravissement des adolescentes en petite révolte.

Texte: Brigitte Celerier, sur un dessin d’Alexandra Giacobazzi