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Très bien

Très bien la robe rouge, les bas noirs et le gilet. Très bien le maquillage, la peau, les yeux un peu mais pas trop. Très bien les chaussures, le sourire de sortie, l’apparence. C’est parfait. Enfin parfait avec ce que t’es capable d’être. Soit semi-freddo ma non troppo.

Très bien le temps. Il pleut. Il fait gris. Il ne fait pas propre, pas gai, pas triste non plus. Une sorte d’entre saisons comme tu vas entre deux portes, te coincer entre le passé et un futur illisible, jouer des coudes pour trouver cette place, la file, l’attente. On devient tous des vieux, ce portique franchi.

Très bien l’heure choisie. On a le temps de se perdre, de renoncer, de ne pas y aller ou alors d’avoir assez d’autres temps pour oublier. Mais bon, faut pas non plus exagérer. Ce n’est pas ton genre, l’oubli.  Le cadran passe juste à ce moment –là- sur le versant mal foutu du dimanche, l’après-midi qu’on déteste tous, qu’on intègre et amalgame à l’ennui, à ce collant des anciens jours, les balades obligatoires, les traine-emmerdes des fins de semaine et pas encore demain.

Très bien le coup de la fête, on se réunit parce qu’on s’aime, parce qu’on se manque, parce que c’était comme ça avant… Et que ça te rappelle le mal-être sans fin que tu ramenais chez toi, chaque fois, ce sentiment d’avoir vécu un moment en creux, en vide, en absences pesantes. Tu rentrais chez toi et cette sorte d’infection qui te prenait, à chaque fois. Et tu ne savais pas comment te laver, te dévêtir, t’inoculer l’innocence perdue.

Très bien le buffet, le repas miraculeux, les provisions, le foisonnement de la viande, des pains, du fromage, de ces assiettes froides qu’on a disposées là, pour remplir la bouche et étaler les  conversations, entre moutarde et golées de rouge, les vins qui frétillent, le déglutis. Le ventre est arrivé si vide, le ventre, ton cerveau synthétique, l’appeleur de vie. Le crieur de vide, le sac à misères. A bonheurs qu’il gueule parfois !

Très bien les gens, ces jamais vus, les découvertes sur le tas, ces êtres qui sont de ta famille, qu’on te présente, mais parfaitement inconnus, dont tu ne sais rien, qu’on n’a jamais voulu te faire connaître mais c’est ta faute. Parait que tu n’aimes pas, que c’est dans ta nature de détester sans savoir. Tu es malade. N’oublie pas. As-tu mis tes grelots de folie, de pestiférée ? Sauras-tu tenir la distance ? Sauras-tu rester assez loin et ne rien gâcher du bonheur global. Sauras-tu être très bien ?

Très bien, ces pas petits, ces allers et retours d’un coin du séjour à l’autre coin du séjour. Le nomadisme de la solitude, la pérégrination de l’absence, la route que tu tailles et qui ne fait que tourner en rond, comme tu es dans ta tête, dans ton labyrinthe parce que là quelque chose te répond, ne serait-ce que le mur contre lequel tu butes. Tu renvoies la balle, tu organises autour le buis, la messe, les petits miracles des cloches. Toi et tes talons.

Très bien encore le masque qui colle, le sourire surfait, la violence qui bave un peu aux bords des mots. Ces mots qu’on a recouverts de ganache, qu’on a glacés, comme le gâteau. Très bien ce contrôle, le tien, le leur, la crainte qu’ils ont que tu ne sois pas assez gentille, que tu ne te tiennes pas comme il est demandé. Cette attente aussi secrète que tu ne le sois pas, que tu alimentes le moulin de la haine qui roule depuis longtemps. On voudrait ton eau et tu ravales tout. Terrain sec, misérable.

Très bien ce regard qui tue, verglas à fond de cœur.

Ce rictus amer.

Très bien tes larmes pour le retour. La fête fut belle.

 

Texte : Anna Jouy