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Replay

Je n’ai ni le pedigree ni la notoriété de mon prédécesseur[1] – notoriété qu’il ne doit qu’au hasard d’avoir appartenu à un écrivain célèbre – mais je pense avoir ma place dans cette série qui, soi dit en passant, ressemble de moins en moins à une autobiographie par ses chiens. Si mes liens avec elle sont très ténus – nous ne nous sommes croisés que quelques jours d’affilée – je lui ai fait assez forte impression pour qu’elle souhaite écrire mon histoire et surtout celle de ma pauvre maîtresse.

Tout d’abord, je m’appelle Replay et j’appartiens à l’espèce des clowns canins. Je fais rire avant d’apitoyer. Rire, parce qu’il est difficile en me voyant (court sur pattes, pelage blanc et noir avec des cercles noirs autour des yeux formant lunettes) de trouver une étiquette, une marque – genre Welsh Corgi par exemple – et apitoyer parce qu’en m’observant davantage, mes cabrioles et pitreries semblent masquer une grande tristesse. Un vrai clown vous dis-je ! Il faut dire que ce n’est pas toujours facile de vivre avec une handicapée… Je m’autorise quelques fugues. Ayant remarqué chez mon nouveau voisin une affluence diversifiée et joyeuse, j’ai voulu investiguer sur lui et me suis attaché à ses pas. Ce voisin a repris une ancienne menuiserie qu’il a transformée en salle de répétition (je crois qu’il est comédien et metteur en scène), de concert et parfois de fêtes bruyantes et alcoolisées. Il a appelé ce lieu « La Manivelle ». Lui aussi c’est un clown. J’adore ma maîtresse mais j’aimerais bien qu’il soit aussi mon maître. Comme il a la bougeotte et se trouve rarement chez lui, quand il est là et qu’il fait la fête, je passe la nuit à la Manivelle. Certaines fêtes durent plusieurs jours (c’est au cours de l’une de ces fêtes que j’ai rencontré celle qui écrit sous ma dictée). Un lendemain de fête alors que je somnolais encore, ma maîtresse est venue me chercher en voiture. Très en colère quand elle m’a vu encore fourré chez lui, elle a exigé de notre voisin qu’il me ramène à chaque fois que je venais. Il a promis. Puis il a oublié. Comme moi.

Je dois vous choquer. Traiter ainsi ma maîtresse alors qu’elle ne se déplace qu’en fauteuil roulant. C’est vrai que ce n’est pas très sympa. Surtout quand on sait ce qu’il lui est arrivé. Je vous préviens, on arrive à la chute de cette histoire et ce n’est pas un dénouement de comédie. Rembobinons. Avant même ma naissance, ma maîtresse a été jeune, belle, amoureuse et valide – oui, ça sonne drôle quand on y pense ; comme si on devenait vieux, moche, indifférent et invalide, comme si un handicapé n’avait plus aucune valeur, passons… Donc, elle a eu un amant du même acabit (reprenez au masculin les adjectifs de la précédente description) ; pour éviter le cliché je n’ai pas dit fougueux, or il me faut revivifier ce lieu commun qui a causé la perte de ma maîtresse. Ils s’étaient donné rendez-vous en haut d’une falaise de calcaire d’une calanque du sud ou de Normandie (je n’ai pas retenu tous les détails) et arrivée la première, elle contemplait la mer en souriant sous la lune de minuit. Entendant le roulement des cailloux derrière elle, elle s’est retournée au moment où il s’élançait de toute sa fougue vers elle pour l’embrasser. Elle s’est brisé la colonne vertébrale en tombant sur le dos de toute sa hauteur le corps de son amant sur elle. Voilà, c’est la chute de son histoire, une mauvaise chute qui ne fait pas rire du tout.

Quant à la mienne (de chute), elle sera brève et sans surprise (donc ce n’est pas tout à fait une chute). L’amant n’a pas abandonné la belle, invalide désormais. C’est elle qui l’a quitté, ne supportant pas ses yeux de chien battu. Elle a fait sa vie, comme une valide, a exercé un métier, aimé d’autres hommes, vieilli sans trop d’aigreur et d’acrimonie. Elle m’a adopté, il y a douze ans et nous prenons soin l’un de l’autre. Sauf que, moi, j’ai parfois besoin d’air, de musique et de rires. Alors je vais à la Manivelle. J’essaie de trouver un moyen de les marier ces deux-là, mais pour l’instant je suis plutôt la cause de leur différend. Enfin, je ne renonce pas…

[1] Clément, feu le chien de Houellebecq, voir Ma langue aux chiens/6.

 

Texte : Christine Zottele, Mandelieu, 31/07/16