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l'homme vélo

C’était un homme-vélo.

Il n’était pas né homme-vélo, mais presque.

Son père lui avait offert, quand marchait à peine, un tricycle – l’avait regardé, avait pleuré un peu parce que ne connaissait pas – avait, une fois posé sur la selle, levé un regard anxieux vers le père, puis obéi, laissé son genou ployer sous la main qui appuyait, et au bout de deux ou trois minutes, clamé en grand rire son ravissement.

Il y avait eu ses regards d’envie vers les premiers des enfants-à-vélo. Il y avait eu l’attente, et puis un jour ses parents lui avaient présenté son vélo.

Il était tout sourire, puisqu’avait deviné, se réjouissait… et puis l’avait regardé son vélo et le sourire s’était lentement détaché. L’était un peu déçu. Il était rouge, le vélo, banalement rouge comme ceux de tous ses amis, ou presque… Mais bien sûr il avait remercié, il était parti tout de suite faire le tour du pâté de maisons, et peu à peu s’était habitué.

Il y avait eu enfin son vélo noir, presque un vélo de course.. mais ne voulait pas de courses, ou contre lui-même, et quand partait sillonner la campagne, pour le plaisir, bien sûr, pour le plaisir, et seulement le plaisir, ne pouvait s’empêcher, à la moindre côte, de se lever et de partir à l’assaut comme au son du clairon.

Maintenant ils étaient souvenirs ces assauts, étaient devenus de plus en plus difficiles, en trajectoires ondulantes, jusqu’au moment où il s’était résigné à mettre pied à terre, annonce de ces jours où le vélo n’avait plus été qu’un objet, un ami un peu triste, au fond du garage – vide le garage… sortait peu désormais, se limitait à des petits circuits dans le quartier ou prenait un bus.

L’était là, remisé le vélo, et puis l’était dans sa tête, lui ou ses prédécesseurs, présents dans tous ou presque tous les souvenirs de sa vie.

Quand il freinait un peu pour le plaisir de regarder Jeanne le dépasser, cheveux dansant dans le vent – quelle horreur ces casques que l’on devait porter maintenant… vrai pourtant que c’était plus sage, et puis que c’était charmant, parfois, les minois jeunes qui s’y enchâssaient avec des petits cheveux fous dépassant sur la nuque..

Et quand ils étaient jeunes, jeunes parents, le minuscule convoi, les deux vélos, et sur celui de chaque adulte l’un des enfants riant de plaisir.. Revenaient parfois ces images avec un attendrissement amer – il évitait pourtant un peu, ne voulait s’y complaire – si longtemps il y avait qu’il ne les avait plus rencontrés qu’à dates précises, devenus de plus en plus réservés, étrangers, jusqu’à ce que le lien – s’en voulait, s’était résigné trop aisément, comme toujours – se rompe et qu’il n’ait plus de nouvelles qu’épisodiques, par des amis d’antan.

Il n’y avait qu’une limite dans son amour du vélo, avait fait parti d’un club, avait aimé les sorties en groupe, en avait organisé, mais il ne s’était jamais passionné, contrairement à ses amis, pour les courses.. juste suivi, de temps à autre, quand il rencontrait une télévision, chez un ami justement, le déroulement d’une étape, le survol des paysages et des petits noyaux espacés de coureurs, et il taisait ses réflexions acerbes en écoutant les commentateurs et les coureurs.

En restait, égoïsme ? au plaisir de la liberté, du travail des jambes, du corps, de la lassitude heureuse.

 

Texte : Brigitte Celerier, sur un lavis d’Agnès Lévy