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Quant à elle, elle ne perd rien pour attendre ; je lui réserve un de ces chiens de ma chienne – comprenne qui pourra les expressions de ces sapiens, ça piaille… Elle se permet d’emprunter ma voix et celle de mes congénères pour masquer des choses pas jolies jolies.

Quant à moi, je tiens d’abord à m’excuser pour cet accent à cutter au cutter (prononcer [keuté o keuteur] mais je suis irlandais pur jus [piour jou] donc blanc et roux comme il se doit. Je souhaite ici rétablir la vérité après la rumeur répandue par une spectatrice de l’exposition conçue par mon maître[1]. Il faut dire à sa décharge que l’absence de références ne facilite pas la transmission de la vérité. Malgré sa très grande intelligence, Michel pense que tout le monde a lu ses fictions et reconnaîtra les sources. Malheureusement c’est loin d’être le cas. Ainsi quand la visiteuse a lu cet extrait, elle a cru que ce Fox était moi et que le narrateur était Michel, et qu’à ma mort il m’avait remplacé par un chien à l’identique – un corgi avec un pedigree (Michel a pris soin de l’exposer dans l’une des salles à moi dévolues) ; qu’avec son cynisme habituel, il avait ainsi toujours le même chien.

Deux semaines  après mon arrivée Fox mourut, peu après le coucher du soleil. J’étais allongé sur le lit lorsqu’il s’approcha, essaya péniblement de monter ; il agitait la queue avec nervosité. Depuis le début, il n’avait pas touché une seule fois à sa gamelle ; il avait beaucoup maigri. Je l’aidai à s’installer sur moi ; pendant quelques secondes il me regarda, avec un curieux mélange d’épuisement et d’excuse ; puis, apaisé, il posa sa tête contre ma poitrine. Sa respiration se ralentit, il ferma les yeux. Deux minutes plus tard, il rendait son dernier souffle. Je l’enterrai à l’intérieur de la résidence, à l’extrémité ouest du terrain ceinturé par la barrière de protection, près de ses prédécesseurs. Dans la nuit, un transport rapide venu de la Cité centrale déposa un chien identique ; ils connaissaient les codes et le fonctionnement de la barrière, je ne me dérangeai pas pour les accueillir. Un petit bâtard blanc et roux vint vers moi en remuant la queue ; je lui fis signe. Il sauta sur le lit, s’allongea à mes côtés.[2]

Je précise qu’au moment où il met en scène la mort de Fox, enfin de sa énième incarnation, moi, Clément le seul et unique, je vis encore ; je trouve le passage particulièrement réussi, n’est-il pas ? Je ne suis pas le seul à l’apprécier puisque l’homme-lézard[3] m’a mis en musique sur un très beau diaporama. Je suis devenu une œuvre d’art.Cependant, même si ce Fox cloné n’est qu’un de mes avatars, il présente un point commun avec moi : l’amour indéfectible qu’il porte à son maître et qu’il suscite en retour. C’est pour cette raison que je réfute la réputation de cynisme faite à Michel. Ou alors il faut prendre le terme au sens premier des philosophes qui ne se comportaient pas comme des chiens mais simplement se réunissaient sous un portique représentant un chien [4].

 

L’amour est simple à définir, mais il se produit peu – dans la série des êtres. À travers les chiens nous rendons hommage à l’amour, et à sa possibilité. Qu’est-ce qu’un chien, sinon une machine à aimer ? On lui présente un être humain, en lui donnant pour mission de l’aimer – et aussi disgracieux, pervers, déformé ou stupide soit-il, le chien l’aime. Cette caractéristique était si surprenante, si frappante pour les humains de l’ancienne race que la plupart – tous les témoignages concordent – en venaient à aimer leur chien en retour. Le chien était donc une machine à aimer à effet d’entraînement – dont l’efficacité, cependant, restait limitée aux chiens, et ne s’étendait jamais aux autres hommes.[5]

 

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Non seulement je suis une œuvre d’art, mais je suis aussi la meilleure part de Michel, celle qui met un peu de baume et de douceur à sa vie. J’aimerais qu’il soit aussi clément envers les femmes… Quant à elle, qui se targue d’avoir des lettres, elle ne sait toujours pas quoi penser de Houllebecq (comme elle dit mi-figue mi-raisin avec son accent picard) ; elle n’a décidément rien compris ; il l’écrit clairement et honnêtement pourtant, il est comme son personnage : semblable à tous : un peu sentimental, un peu cynique comme la plupart des hommes[6] et non pas comme Daniel I se voit : une espèce de Zarathoustra des classes moyennes. Le problème c’est qu’elle a du mal à distinguer la vérité derrière la fiction. Elle me fait un peu pitié. Ainsi, quand Michel met en scène la mort de Fox premier, écrasé volontairement par un engin de chantier, il est clair qu’il est sincère à travers la vision de son personnage :

 

Ma crise de larmes dura sans doute longtemps, quand je me calmai la nuit était presque tombée ; le chantier était désert, mais la pluie tombait toujours. Je sortis dans le jardin, dans ce qui avait été le jardin, qui était maintenant un terrain vague poussiéreux en été, un lac de boue en hiver. Je n’eus aucun mal à creuser une tombe au coin de la maison ; je posai dessus un de ses jouets préférés, un petit canard en plastique. La pluie provoqua une nouvelle coulée de boue, qui engloutit le jouet ; je me remis aussitôt à pleurer.[7]

Moi aussi ; à chaque fois que Michel me fait mourir dans ses romans – et il ne s’en prive pas, et parfois il m’assassine dans d’horribles circonstances – je pleure. Pourtant je sais que ce n’est pas moi. La vie d’une œuvre d’art n’est pas toujours facile. Quant à elle, elle est incapable d’écrire ça. Je la soupçonne de croire que ce que l’on écrit finit par arriver. Après, on va encore dire que je suis cynique, voire misogyne. Je préfère m’arrêter là. On verra quand elle écrira un roman…

 

Texte : Christine Zottele
Aquarelle : Marie-Pierre Gauthier
Photo : Michel Houellebecq
Notes:
[1] « Rester vivant » de Michel Houellebecq au Palais de Tokyo, du 23 juin au 11 septembre 2016, à Paris.
[2] Michel Houellebecq, la possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 190.
[3] Clément veut parler de l’homme-iguane, Iggy Pop, qui a effectivement mis en musique cet extrait.
[4] Cynisme a pour origine le terme grec kunos, « chien »
[5] Michel Houellebecq, la possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 191
[6] p. 400
[7] p. 388