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Tissus de mens -6-- image 3

Au détour d’une rue, le vieil homme et l’enfant rencontrèrent, recroquevillée contre la porte d’une cave à charbon, une femme qui portait un bébé dans ses bras. D’une main faiblement tendue, elle s’adressait à la générosité de passants qui, le plus souvent, volontairement ou non, ne la voyaient pas et poursuivaient leur route sans lui adresser ne serait-ce même qu’un reproche.

Anthelm ralentit le pas, mit la main à sa poche et donna à Tamel la bourse où se trouvait le reste de ce qui en ces lieux était un trésor. Sans hésiter, l’enfant s’en saisit et alla déposer l’objet devant la mendiante. Puis, sans un mot, reprit sa route avec l’ancien.

A peine eurent-ils fait quelques pas que, par une fenêtre qui se trouvait juste au-dessus de leurs têtes, une dispute éclata.

  • Tu ne mérites pas ce que je fais pour toi. Avant mon départ, ce matin, tu m’as promis d’étudier « La grammaire des rues et des ruelles. ». Tu n’as pas lu dix pages et je vois bien que tu n’as fait que t’amuser tout le temps de mon absence.
    Ce cadeau dont je voulais te faire la surprise, je préfère que n’importe qui d’autre en profite…
    Tiens ! Cet enfant de la rue mérite certainement bien plus que toi ce que je t’apportais.

Tamel fut tout surpris de recevoir alors sur ses épaules une soierie très semblable à celle qu’il avait déjà touchée par deux fois ce jour-là, et qui s’ajusta sur son corps mieux que ne l’aurait fait la main la plus attentionnée.

  • Merci monsieur, lança Tamel, mais …
  • De rien mon garçon, tout le plaisir est pour moi ! Le tissu semble encore plus lumineux sur ton épaule.
  • C’est vrai, dit une voix enfantine qui provenait de la même fenêtre.

Tamel aperçut un gamin à l’allure espiègle qui devait avoir à peu près son âge et dont les traits du visage semblaient répondre aux siens comme la lune au soleil lorsqu’elle ose lui faire face en son orbe pleine.

Ils échangèrent un signe de la main à la manière de deux amis se séparant lors du départ en voyage de l’un d’eux.

  • A bientôt, dit l’enfant.
  • A bientôt, renvoya Tamel en même temps qu’il lançait vers la fenêtre un objet qui retomba à l’intérieur en faisant un léger bruit métallique.
  • Papa, regarde ! C’est une petite médaille …il y a mon portrait dessus ! … et de l’autre côté c’est écrit « Rue de Soie » !
  • Le nom de notre rue !?

Il se tut un instant, puis reprit :

  • Je ne regrette pas de lui avoir fait un tel présent. Ce gamin te donne un bon conseil, à toi de le deviner !
    Et je dois reconnaître aussi qu’il me donne quelques remords pour les reproches que je t’ai faits à propos de tes leçons. Demain nous changerons tout cela.

Au loin Anthelme, ravi des senteurs qui l’accompagnaient à nouveau et Tamel, rayonnant au milieu des nuances de vert, marchaient sans hâte vers leurs montagnes.

 

Texte et photo : Luc Comeau Montasse