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Othello (1966-1967)

Je n’ai pas connu Iowa, ni la Rue du Bel air. Le père ne chasse plus et a pris de l’assurance. Il est content de rapporter un chiot berger allemand à sa femme, une certaine « Lili ». Elle, je m’en méfie, dès le premier regard, elle ne m’aime pas et on ne sait jamais comment les deux bouts réagissent dans ces cas-là.  Ils ont un deuxième enfant dorénavant, une petite fille Sophie. Ils habitent Beaumont-sur-Oise, rue Louis de Mazade. Le père ne chasse plus. L’entreprise a grandi et s’est installée dans une ancienne menuiserie. Les ateliers et les bureaux sont en face de la maison d’habitation, de l’autre côté de la cour.

À l’époque, on ne songe pas à nous promener régulièrement et à surveiller notre alimentation. Nous devons nous contenter des restes des humains, du jardin ou de la cour. Or, si je soupçonne le père de m’avoir pris pour garder l’entreprise et faire peur aux éventuels intrus, j’ai besoin de me dégourdir les pattes et d’étendre mon territoire ! Alors quand un camion sort par le portail, j’en profite pour aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Elle l’est. Je fugue souvent. Mais je reviens. Cependant, j’aime bien les filles et je joue un peu avec elles sur la pelouse.

Il y a une photo de moi avec elles. La petite est mignonne, mais la grande fronce déjà exagérément les sourcils face au soleil, la bouche grande ouverte dans une pose on ne peut plus indécente. Souvent à l’ombre ou dans la pénombre de sa chambre, elle lit plus que de raison. Elle aura très tôt ces deux rides verticales entre les sourcils. Quant à moi, je suis parti un jour et un deux bouts s’est décrété mon nouveau maître. Il a été beaucoup plus vigilant que les premiers et ne m’a plus permis de m’évader. C’était un gardien de nuit et il m’a pris comme auxiliaire. Je n’ai pas eu beaucoup de vacances. L’herbe est devenue de moins en moins verte.

Othello, la terreur ! Il était  très fort et rapide comme l’éclair,  je ne le voulais plus dans la cuisine, d’un grand coup de queue il renversait ce qu’il y avait sur la table et bousculait tout et Sophie qui était encore petite. Papa lui avait construit un petit enclos mais il n’aimait pas du tout !

Bambi (1967- 1969)

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Il n’ y a pas de photo de moi. Peut-être est-ce ma mère sur cette photo couleur prise à la ferme. Je ne me la rappelle plus. La petite doit être âgée de deux ans environ et se tient debout toute seule tandis qu’on dresse la chienne à sa hauteur. On aperçoit le sabot d’un humain et la moitié de son corps un genou au sol mais le visage est coupé, les grands parents maternels encore jeunes debout au deuxième plan. Les bras à hauteur du coeur indiquent la joie de la petite.

Je suis né dans une ferme au Vigen, village du Limousin non loin de Limoges. Ma mère, la Passette appartient à une lignée de chiens un peu teckels et d’une autre espèce canine – ces autres chiens plus rustres qui vivent aussi à la ferme mais pour y travailler, eux. Les fermiers sont des cousins des grands-parents maternels. À la ferme, on les appelle les Parisiens et ils viennent tous les ans passer quelques jours de vacances. Les petites n’aiment pas les odeurs fortes de la ferme mais adorent ma mère ; elles réclament à cor et à cris un chien depuis la disparition d’Othello. Alors à ma naissance, la cousine Hélène me baptise du nom d’un faon et me donne en cadeau aux petites. Je suis un beau cadeau. Noir et amadou, un peu plus haut qu’un simple teckel, le poil dru et non lisse comme celui de ma mère, je lui ressemble très peu. Mon père doit être l’un de ces chiens de ferme, attachés à la chaîne et aboyant à chaque arrivée dans la cour. Ça me fait mal de dire ça, car je suis bien plus délicat que ces êtres  hargneux et sans délicatesse. Finalement, né de père inconnu, me convient parfaitement.

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Bambi, le têtu, très mignon, futé, mais il n’en faisait qu’à sa tête, refusant de descendre de la voiture quand ça lui chantait ! Il est revenu une fois en taxi de la gare de Persan, mais quel train voulait-il prendre ?

Je suis si mignon et si pratique que Lili m’emmène à sa boutique dans sa Daf, voiture que j’ai du mal à quitter tant les sièges me conviennent. Elle est parfois obligée de m’arracher les griffes du skaï auquel je me cramponne. Je suis fier d’être un chien de magasin. Mais parfois, je m’y ennuie. Heureusement, les filles jouent avec moi après l’école.J’adore jouer avec les filles mais ce que je préfère c’est la voiture, en particulier les taxis. Le magasin de ma maîtresse sent le talc et le bébé. C’est un Prénatal. Je profite de la lenteur des portes vitrées à se refermer pour me rendre à la gare de Persan.  À pattes, fussent-elles aussi courtes que les miennes, ça prend à peine cinq minutes. Les filles aiment bien y aller aussi. Mais rarement avec moi. Elles achètent au grand Belge une barquette de frites qu’elles consomment très salées sur la passerelle où elles regardent les trains partir direction Paris ou Beauvais. Je connais tous les chauffeurs de taxi. Eux aussi. Ils me ramènent au magasin mais après avoir déposé leurs  clients. Ces balades en voiture, c’est épatant !

Texte et photos : Christine Zottele