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La_Foret_et_le_Bucheron

Il était arrivé par le train, un train qui s’était vidé de son contenu tout le long des rails pour le laisser en compagnie de quelques visages hagards et durs, avant qu’ils ne s’en aillent, eux aussi, dans leur silence, vers des baraques dont ils étaient les seuls à connaître l’emploi. Rien n’avait l’air d’être maison ni séjour possible.

Des portes claquèrent ici, puis là-bas, dans un rapide étouffement de blizzard. Il prit son sac et longea cette rue de planches et de murs de neige. La dernière borne était allumée ; un accordéon de bordel y vacillait une rengaine. Il posa sa veste sur le comptoir, dont la plastique blanche semblait vouloir rappeler que dans ce pays, c’était le froid qui présidait à tout, même à l’ivresse!

Trois femmes grasses et frisées, toutes des mêmes bigoudis, fumaient entre leurs lèvres rouges d’épais cigares de western. L’une d’elles avait un bas troué et qui filait du genou vers la cuisse. Il ne put retenir un petit rictus de mépris ou de dégoût. Normal, il venait d’arriver… De la poche extérieure de son ballot pointait sa hache qu’il avait ficelée comme son bien le plus précieux.

On ne buvait là que bière glacée ou alcools flambeurs de tripes. Les verres étaient bleus, ou roses, solides à toute rixe. Il finit d’un trait sa vodka. La plus paille d’entre les filles — elles étaient blondes, avec pour l’une d’elles des racines sombres et grasses- lui indiqua la maison de l’embaucheur.

Il était arrivé là par un temps de début d’hiver et il n’y aurait plus de printemps.

Le froid avait une odeur. Tout au moins ce froid-là, qui étouffait la nature mais qui donnait au corps un relent de viande de fond de boucherie. Peut-être était-ce le manque d’hygiène dans lequel il n’avait pas d’autre choix que de se complaire, peut-être parce que le seul élément qui fut exhalant et chaud était l’homme au travail. C’est ce qui le frappa d’abord, cette puanteur douceâtre qui enveloppait les premiers contacts qu’il eut avec ceux de son genre. Les narines encore fraîches d’anciennes senteurs, il ne pouvait aborder les autres sans recul. Il ne chercha donc pas tout de suite à rompre sa solitude: il voulait retarder le moment, qu’il savait pourtant devoir arriver, où il ne sentirait plus rien.

Ici, on abattait des arbres de début de jour à début de nuit. On tranchait, l’un suivant l’autre, sans compromis. Et lui qui avait une hache, battait les écorces et taillait, écorchant, brisant et faisant le décompte du temps qui passe en troncs tombés sous ses coups. L’odeur se dissipa. Plus rien ne le distingua des autres et il finit par rejoindre les habitués de l’ivresse à tout prix.

Jusqu’à cette nuit, où, soûl de nostalgie et de lassitude, il s’était dit : « je rentre chez moi… »

Depuis quelques heures, dans la nuit glacée, il marche imperturbable vers sa vie ou sa mort, toutes deux si semblables glaces.

L’homme est grand, sans véritable corpulence. Il est fort sans véritable puissance, beau sans véritable séduction. Il a le corps semblable à ces craies gravées des rivières, donnant cette impression d’être sorti de la nature elle-même et loin du ventre d’une femme. Visage d’écorce et d’herbes sèches.

Seuls ses yeux semblent respirer, avidement.

Il arrive à une clairière, manège d’étoiles dans la magie des arbres. Ce changement d’éclairage le surprend. Il s’arrête devant cette blancheur sans trace, craignant peut-être de poser là d’indélébiles marques. Il hésite soudain devant cette nudité, ce passage à vide. A l’abri de la forêt, il n’avait ni le sens du temps, ni celui de la distance. Il avait marché dans cet élément toujours changeant et toujours pareil. Mais ici, tout semble vouloir s’écrire et se formuler, irrémédiablement. Est-ce bien ce qu’il veut ?

Une fine grêle de flocons tombe, à peine visible, mais qu’il sent maintenant sur son visage, arrêtée par aucun feuillage. Et voilà son pas et bientôt au centre de l’arène, l’esprit saisi par l’impressionnante cour de fûts. L’air est bleu, juste contrasté par la muraille des sapins et des épicéas, et le ciel et la terre se fondent l’un dans l’autre entre sa tête et ses pieds. Il voudrait s’asseoir là et y attendre perpétuellement, sans le froid, sans la chaleur, trouvant l’endroit assez beau pour y rester et le satisfaire jusqu’à la fin de son souffle. Rejoindre l’Arbre!

Il tourne sur lui-même un moment, cherchant la suite de son voyage, vers quelle faille encore avancer. Il regarde longtemps jusqu’à ce que la poudre finisse d’estomper ses traces puis se décide à finir le chemin, du centre vers le bois. Il respire un grand sac et prend le tracé de son œil.

Tout va disparaitre. Lui de même.

Texte : Anna Jouy
Image : La Forêt et le Bücheron , par Gustave Doré

reprise de 19 mai 2015