Tags

Carrés cousus

« … à proprement parler je n’ai rien,
je suis un dépossédé. »
Jacques Abeille

Je n’ai rien
que des carrés de ciels
qui viennent s’épingler sur la plaine
lointaine du paysage
Dans la mansarde sage
j’en confectionne des dizaines
j’en tisse des voiles
               de secrets

Profondes trouées
dans la tristesse et le calme du soir
Ce qui console quand on rapièce,
c’est d’entendre le temps

Des vents doux ou violents secouent le ciel
sur le paysage indifférent
à l’ordre intérieur de la pièce

Je ne regarde plus la fenêtre je couds
le même carré vespéral
aux émotions de la lisante

À peine entend-elle la rumeur citadine
la magie des enfants qui dansent dans les maisons
Le chant des oiseaux se tait profondément

Dans son coeur
il y a d’épais ronciers
qui amoureusement enlacent
de leurs épines
les ruines
               les ruines ;
une musique ombrageuse, où bruissent les amours,
qui lui porte des mots
jusqu’à ce livre
               intime

Le carré aujourd’hui est d’un bleu indigo
strié à l’infini par de claquants barreaux
Il confine les jours enterrés sous
               les mots
hurlant de la lumière dans les plis de silence
Est-ce dans ce losange qu’elle reprise là
qu’elle pourra
               s’oublier ?

Regardant les images elle fume
un cigare qui lui prête allure d’Amantine
Dans son ventre elle entend des cantiques
des amantes des amants et puis des carrés bleus
qui l’appellent : toujours lutter, toujours avoir soif ?

Ce n’est pas l’éternité qu’elle veut,
              c’est le souffle tiède de l’instant

De longs cils comme les sillons d’un champ
partent de la fenêtre, planent sur les foins croquants
S’évadant ils dessinent
cet oeil ainsi dans l’enroulé soleil
posé sur l’horizon qu’elle voit de sa fenêtre
posé sur l’horizon comme soleil aux monts
posé sur l’horizon comme une tempe
              en des seins ronds.

Toujours au bas de ces carrés phtalo
elle ourle les mêmes mots :
je suis ton abandonnée
                       je suis ton abandonnée ;
ce sont de splendides franges,
             inutiles

Et sous la paupière du crépuscule
le soleil où dort la mer
se déshabille lentement
dans une source claire
abreuvant juste là les dernières pages
du livre de la couturière.

 

 

Texte : Martine Cros – un poème du recueil en cours : Soleil noir —
Image : Martine Cros – Carrés cousus , peinture vitrail sur papier calque
(pour agrandir l’image, cliquez dessus)