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ce serait - 57 - la chjuca

Ce serait une mule, jeune, forte et courageuse, comme il se doit.

Ce serait une mule au pelage doux et luisant, au grand oeil pensif fixé sur le chemin, qui poserait ses pattes avec science et sûreté dans les caillasses brûlées, sur la pente taillée au flanc d’une montagne, sous un ciel durement bleu, en descendant de Bocca Stazzunara au refuge d’Asinau.

Ce serait la première des mules encordées, lourdement chargées, la préférée de Tito peut-être, celle qu’il appelait la chjuca, on ne sait pourquoi, elle n’était ni la plus jeune ni la plus petite.

Mais ça n’aurait pas d’importance, une mule ne traduit pas le sens du mot qui la désigne, je crois, et ça ne risquerait pas de la vexer.

Parce que, bien sûr, il ne faudrait pas se fier à la tendresse de la courbe de son col, à son tranquille et tenace cheminement, à la réserve pensive de sa grande tête, à l’humilité qu’elle tient de l’âne, elle est intelligente la mule, et fière.

Elle n’avait pas sa pareille, la chjuca, pour rester plantée sur ses pattes fines, inébranlable, même si trois hommes (enfin peut-être pas trois ou pas des plus forts) tiraient sur la longe pour la mettre en mouvement, quand elle ne le désirait pas.

Elle était bien capable, aussi, de donner, rapide et imprévisible, un bon coup de sabot mais c’était toujours à un imbécile, et quand elle exhibait ses grandes dents ce n’était jamais pour mordre, simplement elle était comme moi, peut-être comme vous, elle n’aimait pas que n’importe qui s’arroge le droit de l’ennuyer.

N’obéissait qu’à Tito, la chjuca, ou à quelques uns de ses amis, ne voulait rien avoir à faire avec les randonneurs, même si c’était leurs sacs à porter, les refuges à ravitailler qui permettaient à Tito, ses amis, et leurs mules, de continuer à cheminer leur vie dans la splendeur des montagnes.

Et puis la chjuca ce serait mon amie, ou je le croirais, puisque Tito l’était.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier