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Miroir

Face au miroir, pourvu que la peur ne nous surprenne pas.

Le matin, on se méfie de plus en plus. Chaque jour cache quelque chose qu’on redoute. Alors ? Ce sera une gueule d’ange ou d’enfers? On passe la commande en secret, mais le chef est sourd et il nous fait le plat du jour. Notre visage est une surprise journalière. Entre hier et ce matin, nous voilà encore autre, un éclat inconnu. Notre visage a-t-il tellement changé? Parfois il suffit d’un rire, d’un rêve et on remonte de son enfance, comme des fous, on se sourit : le temps donc ne passe pas. Et parfois, une seule pensée morne, un seul remous dans la tête et tout le visage s’évanouit dans l’âge où l’on n’existe plus.

Face au miroir, on cherche, on tâtonne, on se suit de l’ongle comme une route sur la carte. Ainsi donc, ils ont accepté ce permis de construire là et ici celui de raser nos lieux-dits. Nos marais semblent asséchés, notre air vague est une zone à bâtir et le réseau des voies de communications s’est considérablement intensifié. Il y avait quelque part un étang, on dirait désormais un parking. Et ici, n’était-ce pas une fontaine gazouillante, et maintenant ce panneau multidirectionnel qui sert d’épouvantail à véhicules. Mais que font nos municipaux? Qui sont ces promoteurs, qu’on les sanctionne enfin?

On regarde, on suit le tracé de nos méridiens. Oui c’est nous et puis notre mère et encore ces tantes oubliées qui remontent toutes ensemble. « Ah! Ma fille tous les grands crûs se ressemblent quand le temps  y fait ses œuvres. » qu’elles ricanent les vieilles de chez Mathusalem. On les chasse d’un revers de la main. «  Cache ta joie ! » qu’on marmonne entre nos crocs. Et elles s’en vont, nous laissant trois poils au menton comme un sceau de famille. «  Hé ! Hé !  »  raillent-elles, bienvenue au club !

On  arrive là et c’est comme le temps des baffes. Pagnol a manqué un ouvrage. Le matin, on rase les murs. On se rapetisse, on lorgne bas. On n’a plus guère envie d’ébrouer ses bajoues au rythme d’un sérodent. On se tait, on nettoie au plus près. On coiffe de la main, faudrait ne pas perdre le peu qui reste. On fait dans la dentelle avec le maquillage, on plâtre léger, histoire de ne pas tomber en poussière avant la fin du jour. La mode sarcophage ne nous sied pas trop bien

Parfois on se réveille quand même. Ici et maintenant, loin de ce rose aux joues et des œillades dans les petits éclats verts qui dorment dans les vitres, la peur nous surprend. On essaie le rire, on éloigne l’angoisse en lui montrant nos dernières dents. Qu’elle reste là-bas, bien solidement ligotée aux reflets du miroir.

On joue les grandes dames, on méprise. Tsss ! A d’autres ! On se détourne et on a toujours vingt ans.

 

Texte  : Anna Jouy
Photo : Tom Hussey