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Nolde

(Sur une musicalité picturale
de Georg Trakl)

 

À Jan Doets.

 

Il y a un arbre bleu qui veille sur des fruits doux.
Ses branches décoiffées par le vent froid du Nord
aime porter le voeu d’odorantes fleurs blanches.
Il les sent souffler en lui comme des biches
effarouchées devant
l’orage de cristal.

Il y a un étranger au bas dormant contre le tronc,
coiffé d’un étrange chapeau de songes.
C’est lui l’étranger doux qui vient nous retrouver ainsi
et qui nous tend ses longs bras, longs comme des allées.
Son bâton de pâtre est digne et noir métallisé
comme un glaive de feu
et d’onde.

De Chopin, la mélancolie râcle ma gorge
et je suis une étole noire chantée par la douceur.
C’est aux rameaux du noyer que s’accroche mon voile,
on dirait un étendard fier dans le mélo des condamnés.
Quand pleurent les rires
des mouettes manchotes.

Pour chacune de ses fleurs le noyer bleu prépare,
avec son officier de marine,
de profonds vases d’argent ciselé où elles prendront racine
dans une eau magique
à contre-courant.

Je convoque bien des muses et des gens
que je trouve un peu brigands pour noter tous mes voyages.
Et j’écris sur des dorures d’automne ce que je sais de nous,
et sur l’acier tonitruant des jours qui semblent m’oublier.
Dans ma chambre à la sonate, le grand noyer bleu frappe
à la fenêtre au givre,
me dit de veiller encore un peu
avant de m’endormir
sur des futilités.

En bas, des dames blanches se promènent ; l’une d’elles
joue au piano sur une table d’étoiles.
Une autre écrit sur nos métamorphoses.
Des femmes de joie et des passantes approchent.
Sur la pierre argentée de la lune
jaillit la mélodie inédite
que j’écoute de mes yeux
amoureux.

Au pied de l’arbre une pulpeuse corbeille
veille sur ses enfants qui dorment un peu.
Au large dans le loin, un grand paquebot noir
chargé de passagers minuscules
prend son envol pour la banquise.
Le soir maritime est l’archet de nos cordes.
Dans de rousses brumes les stries d’or de la lune
enferment dans un écrin carmin
l’ultime note
du Larghetto
où je m’assieds.

Sans rien dire, je parle longtemps avec elle :
(car elle est pure)
un sol si céleste qu’assise je vole.
J’aime pleurer secrètement ces voyages immobiles
qui ne meuvent que mes rêves.
D’intimes tas de feuilles mortes
brassent en moi
des trésors immatériels.

Mordent les serpents ! je ne sens que l’étoile qui tinte
où jaillit ton visage dessous la constellation.
Georg, sur un soir presque nuit me chuchote:
Sur des semelles d’argent glissent des vies antérieures.
Et dans le bleu de l’arbre, nous demeurons intacts.

 

Texte : Martine Cros
Peinture : Emil Nolde (1867 – 1956 ) : Half moon over the sea, 1945