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_ “ Quand je pense, Julien, que je serais encore à bord avec toi, maintenant… Tu serais devenu le capitaine et moi le moussaillon! Au lieu de vendre la péniche comme on vend son âme au diable ou comme on se débarrasse d’un vieux machin qui n’en a pas, justement, d’âme, j’aurais eu la joie de te la donner, de te la léguer ; la péniche, c’était l’instrument de ta liberté ! ”

Julien se raidit. Victor l’avait embarqué tant de fois à bord de sa péniche depuis le jour mémorable où il l’avait sauvé de la noyade en lui tendant une longue perche qui servait à maneuvrer le bateau! Mais les années qui venaient de s’écouler l’avaient endurci et les vieilles histoires ressassées par Victor ne le concernaient plus, en dépit de la douleur insidieuse qui se manifestait encore à l’évocation du paradis perdu…

De Bruges à Valenciennes, de Saint-Quentin à Dunkerque, d’Amsterdam à Mézières et Charleville, Victor avait transporté ses pesantes cargaisons sur chacune des voies navigables du plat pays qui s’étale entre la mer du Nord et les Ardennes. Le drame de sa vie avait été de ne pas avoir de fils à qui transmettre le bateau et le savoir accumulé pendant plus d’un demi-siècle. La tradition qu’il avait reçue de son père et de son grand-père s’était arrêtée d’une façon arbitraire et absurde au moment de la vente de la péniche, sur laquelle il aurait préféré pourtant mourir, après ce stupide accident qui l’avait privé de l’usage normal de sa jambe gauche. Julien aurait pu reprendre le flambeau si ses parents avaient accepté de le lui confier, d’abord en apprentissage, et puis après, le garçon aurait pu encore choisir entre cette chienne de vie d’ouvrier et la liberté des nomades !

Julien était devenu tisserand comme ses deux frères aînés. Sa place était à l’usine à leurs côtés, et pour rien au monde il ne les aurait trahis, car les liens qui l’unissaient aux membres de sa famille lui paraissaient de nature sacrée. Il serait mort pour eux, il les savait capables de mourir pour lui. Ce sentiment très fort d’appartenance familiale ne permettait pas qu’il se distinguât en aucune façon. Les parents rêvaient bien d’une vie meilleure pour leur progéniture, mais Julien ne l’imaginait pas ailleurs que dans le monde ouvrier, qui était sa seconde patrie.

Si son père avait survécu à la Grande Guerre, il avait un oncle maternel qui était mort sur le front d’une lutte ouvrière, abattu par un tir de gardes mobiles à cheval parce qu’il avait eu l’audace, avec ses camarades, de se mettre en grève et de manifester pour réclamer un peu plus de pain et de dignité. Accomplir son devoir pour la France ou pour la classe ouvrière relevait donc pour Julien du même sentiment quasi filial. Ces deux attitudes auraient pu paraître antinomiques. N’était-ce pas la France qui avait tué son oncle par l’intermédiaire des gendarmes?

Etrangement peut-être, Julien n’établissait pas de corrélation entre la mère-patrie et les autorités qui la dirigeaient. L’ennemi était clairement identifié. Les Allemands dans un cas, les riches de l’autre. Petits, moyens ou grands bourgeois, patrons, ingénieurs, directeurs et même contremaîtres, commerçants ou fonctionnaires, aristocrates, anciens roturiers, nouveaux riches, peu importait, ils étaient tous pareils… Ils avaient le pouvoir et l’argent, c’étaient des gens complètement différents qui n’éprouvaient pas les mêmes sentiments, des gens d’un autre continent, des étrangers, des conquérants…

L’ancien marinier prit affectueusement la main droite de Julien dans la sienne. “ Tu as la vie devant toi, c’est sûrement ça, la vraie liberté, plus sûrement que mes boniments de vieillard radoteur ! ”

Il y avait déjà plus d’une demi-heure qu’ils se trouvaient au café de La Targette. Sous le regard devenu attentif de Julien, Victor s’était tassé sur sa chaise. La nuit était complètement tombée. Les derniers clients jouaient aux cartes, leurs exclamations joyeuses rendaient presque irréelle l’expression de détresse qui était apparue sur les traits du vieil homme. Conscient de sa jeunesse qui rendait inopérante la sympathie qu’il éprouvait, Julien sentit sourdre en lui comme jamais auparavant une angoisse qui lui dévoilait brutalement le pan tragique de l’existence. Il se vit trente ou quarante ans plus tard, assis à cette même table, vidé de sa substance, les dés étaient déjà jetés. “ Non, ce n’était pas possible, la vie avait un sens ! ”…

Texte : Françoise Gérard
Reprise de 4 mai 2014