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Aller en Jan 1968avec Aller, 1968, Seria, Brunei

Après cinq épisodes de ses carnets, le Major nous a invités pour une interview. À notre consternation, il a annoncé qu’il ne voulait pas continuer cette série.

“À quoi bon?”: s’exclama-t-il. “Ces anecdotes n’ont aucun intérêt, même mes enfants n’en étaient jamais intéressés, la seule mention de mon passé les fait bâiller et taper sur leur iPhone ! Ces bidules n’ont aucune valeur littéraire, j’ai l’air ridicule parmi vous «literati»”, ma réputation en souffre. Bidule rime avec ridicule !

Il va sans dire que nous avons protesté avec véhémence en l’accusant gentiment de n’avoir peut-être plus du ‘matériel’.

“Ben oui!”, a-t-il tonné, “je pourrais continuer, moi qui ai fait faux bond à un garde du corps Intourist à Moscou pour pouvoir manger parmi les Georgiens-en-costume-Armani dans un caveau illégal – pendant les jours de Gorbachov – , moi qui ai dormi près de Yasser Arafat à Abu Dhabi, qui ai pêché des Dolly Vardens au coeur de l’Alaska où mon hôte participait annuellement à l’Iditarod (les chiens aboyaient toute la nuit), qui ai chassé des alligators au Lac de la Peur (Laguna de Miedo) à Colombie .. . quel ennui… qui a eu un dîner chic sur une roche en pleine mer aux Lofoten, à 24:00  heures au jour de juin où le soleil ne se couche qu’à moitié sous l’horizon et puis se relève sans avoir dormi…   (tous les habitants de l’île à quelques kilomètres du rocher n’avaient pas dormi non plus, ils fêtaient toute la nuit et dormaient, paisiblement, le doux sommeil des gens ivres sur les trottoirs et chaussées, quand je rentrais par bateau. On m’a dit que neuf mois après Midsummer Night, il y a toujours une hausse de naissances aux Lofoten – où la vie normale se joue principalement entre des grand tas de poisson séché,  pendant le reste de l’année) …     .

Le Major resta intransigeant.

“Mais vous ne pouvez pas arrêter la série ainsi soudainement, sans dire ‘bouh ou bah” (expression hollandaise)”, avons-nous protesté.

“Okay,” dit-il avec un accent américain, “d’accord, un tout dernier carnet, sur Aller, mon ami de quarante-huit ans. Son nom est frisien, ça rime un peu avec alleur, mais pas du tout avec aller. Sa femme s’appelait Truus, ça rime avec puce.

Il continua :

La famille arriva à Seria, en 1967. Lui, ingénieur de pétrole, elle pianiste et chanteuse classique avec diplôme de conservatoire. Avec une fille de trois ans et un bébé de quelques mois. Au début, on ne voyait pas beaucoup d’Aller car il travaillait sur des plateformes dans la mer de Chine méridionale. Truus s’ennuyait en son absence. Elle s’établit bientôt comme ange gardienne en faisant des travaux bienveillants spontanés. D’en haut, de sa petite maison en bois sur pilotis, elle regardait les environs avec des jumelles. Un jour, vers la fin de l’heure du déjeuner, elle vit que des policiers se cachaient derrière des buissons près d’un carrefour, ayant installé un radar pour prendre en flagrant délit les collègues qui viendraient bientôt se précipiter du camp de résidence vers les baraques de travail. Elle était dans son jardin comme un flash, avec un grand panneau sur lequel elle avait écrit : “Watch out, speed trap”. Il n’y eut que des bruits de freins, quelques presque-collisions, mais aucune amende.

Ayant entendu qu’un missionnaire catholique néerlandais qui n’avait besoin que de son allocation amicale et mensuelle de genièvre et de cigares hollandais, désirait avoir un petit orgue pour son église dans la jungle, elle bloqua l’entrée du camp avec sa voiture et exigea un don des automobilistes pressés avec tant de charme, que vers la nuit elle avait rassemblé la somme entière soutirée à des musulmans, hindous, bouddhistes et animistes et à bien peu de chrétiens. Elle était très frileuse, elle participait aux fêtes tropicales en pull de laine, col roulé, parfois avec une étole de fourrure noire, style Juliette Gréco.

Quand finalement Aller obtint un boulot sur terre ferme, on était très curieux de savoir qui pouvait être l’époux de cette femme particulière. On découvrit que le couple avait importé un grand piano à queue, qu’il y jouait le jazz bien mieux que moi, activité pour laquelle j’étais donc en chômage – ce que me fit apprendre à jouer de la clarinette en un temps record. Il parlait ses langues, inclus l’anglais avec un accent américain de New England impeccable, et le Malais, car Truus avait insisté pour rejoindre pas seulement le club pour les cadres supérieurs (européens) mais aussi le club de cadres subalternes, locaux.

Bientôt, lui et moi devinmes très actifs dans un combo de jazz et, surtout, sur scène, en écrivant des textes et mélodies pour les revues. Aller était inépuisable. Nous avons organisé, par exemple, une fête ‘Mafia’ basée sur le film ‘Some like it hot’. Les hôtes entraient dans ma maison dans le séjour converti , comme dans le film, en pompes funèbres. Au milieu un vrai cercueil, avec un vrai corps (‘dormant’, une bouteille de genièvre et un verre à côté pour réanimer le défunt). Au pied du cercueil un orgue, joué solennellement par Truus, lourdement voilée. Les arrivées payaient leur respect au ‘mort’ avant d’entrer dans le ‘speak-easy’ (bar clandestin) où on servait le whiskey en tasse à thé.

seven-lonely-days-1

‘seven lonely days make one lonely week ,
seven lonely nights make one lonely me … , 1968

Le couple partit déjà en 1970, vers le Qatar. Le départ reste inoubliable. Une foule d’amis se rassembla autour de leur maison pour les adieux. Un container maritime énorme avec leurs effets personnels se trouvait semi-submergé dans le jardin, c’était la saison de pluie, le sol trempée, en attente du prochain bateau (le piano arriva plein d’eau). Quelques minutes après leur départ émotionnant en taxi, l’amah (servante chinoise) stupéfiée émergea de la maison, avec un bébé d’un mois dans les bras. Aller et Truus avaient oublié leur nouveau-né… ça dura bien quinze minutes avant que le taxi rentra au camp à haute vitesse,  avec les parents oublieux.

Cette période a cimenté notre amitié. On travailla ensemble à nouveau à Sarawak à Bornéo 1975-1978 et entre 1978 et 1987 je l’ai visité pendant mes voyages de travail, à Sevenoaks près de Londres, Lagos à Nigéria et New Plymouth en Nouvelle-Zélande. Partout on trouvait un moment pour faire la musique et relativiser la vie. Entre-temps il avait acquis un orgue électronique gigantesque Yamaha avec des haut-parleurs de la dimension ‘d’un grand frigidaire’ et une batterie électronique, positionnés à côté du grand piano. On levait le toit de la maison!

Aller en Jan 1978

avec Aller, Miri, Sarawak, 1978

Truus, très bohémienne, n’aimait pas l’Europe. Donc quand finalement ils arrivèrent en Nouvelle-Zélande, un paradis, elle dit: “on ne part plus d’ici”. Au transfert prochain, Aller démissionna de la “Firme” et débuta avec sa propre entreprise d’ingénieur-conseil. Toute la famille, assise sur un canapé, apparut en photo pleine page à la Une du journal de New Plymouth, sous le titre en capitaux : “Oilman opts for quality of life”.

Aller me visite chaque fois qu’il est en  Europe, venu  des Antipodes , et ça n’est pas trop souvent, tous les trois ans au maximum. Pourtant, il m’a rendu visite dans chaque maison dans laquelle j’ai vécu ici et toujours par surprise. Le téléphone sonne. “Jan, c’est Aller.” “Aller ! où es-tu ??” “Devant ta porte”.

Truus décédait en 2010, à cause d’une maladie très grave, à New Plymouth. Aller était dévasté longtemps. Ils avaient été inséparables dès l’âge de douze ans.

J’attends son appel. Il est l’heure.

Aller en Truus NZ 1987

Aller et Truus, New Plymouth, la Nouvelle-Zélande, 1987

Texte et photo prise à New Plymouth : Jan Doets
Les autres photos: le pilote Captain John Randall et Truus