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vieille dame

Je me souviens. Des jours entiers, « Elle » m’avait poursuivie. Non seulement dans la réalité, toujours dans mon sillage à m’épier de son inquiétude et de ses interrogations, mais dans mes nuits aussi, me livrant à mes propres énigmes. Je n’en avais jamais rencontrée de pareille, d’aussi unique, d’aussi douloureusement unique… Il n’y avait rien autour de moi, ni de façon proche, ni de tous les alentours qui aurait pu me préparer à « Elle ».

Je vivais dans des sphères où l’on vous cache les fous, les vieillards séniles, les schizophrènes au long cours. C’était un monde à mettre en réserves, farouches primitifs ou membres de trop curieuses tribus. Ce n’était pas pour moi. Il n’y avait rien qui déconnait dans mon univers. La vie était lisse, les esprits faits à la louche comme de fromages blancs. Et j’ignorais simplement qu’il y avait autre chose. Je ne vais pas dire que la Terre m’était inconnue. Des guerres, des famines, des galères d’Indochine : j’étais au courant bien sûr mais rien ne m’avait atteint à la fibre. C’était seulement un cauchemar qui ne se passait pas dans ma nuit, mais derrière les lucarnes vitreuses d’une télévision sans couleurs.

Mais ce matin d’été, je vais à l’estoc, à la grande machine à fesser façon Duchamp, il est temps. J’ai l’âge frais, la peau rose, je suis un scandale à réveiller non pas d’un baiser mais d’une tournée de baffes. Je ne le sais pas encore mais y serais-je allée si… ?

L’allée est large qui descend vers le bâtiment C. Des pétales de fleurs égrainés sur l’asphalte, une bordure sauvage et élégante de buissons herbeux sur les deux côtés. Il est huit heures. Le soleil d’un clair matin d’été. Il fait si beau. La porte est étroite. On dirait l’entrée d’une cure, avec les mêmes feuilles de vigne vierge qui s’y entortillent. Pourtant la bâtisse est immense qui se cache tout entier derrière ce modeste passage. La cloche grelotte d’une façon aigre. Comme un être qui doit pousser sa voix depuis très loin pour se faire entendre.

J’appréhende bien sûr mais ça ne concerne au fond que des choses banales. Saurais-je faire ? Saurais-je me comporter avec les chefs, que va-t-on me demander ? Des gens à côtoyer je ne pense rien car je ne les imagine même pas. C’est le premier jour de travail, un job paraît-il comme un autre.

Une femme en tablier couvrant de nylon bleu ciel me tend la main. Elle ne dit rien. Ce n’est pas sa façon d’aborder le personnel. Elle se méfie. Elle m’invite du menton à la suivre. Un grand trousseau de clefs roule sans cesse sur ses grosses cuisses. C’est la gardienne-chef.

Le corridor est immense, avec des planelles rouge sombre et d’autres bleues. A cet instant, je trouve l’endroit très beau, comme un ancien château, ou alors un couvent. Je souris sans doute. Derrière les carreaux, il y a un jardin de buis taillé. Ici, ils sont coupés très ras.

Une sorte d’agitation lointaine me parvient.

Mais là voilà. « Elle ». Une femme a surgi, là-bas au fond du couloir. Maigre, un sac d’os qui se déplace en courant à petits pas et puis stoppe, tournant et retournant la tête. Ses jambes ne sont que deux tibias habillés de bas opaques et d’une paire de chaussures noires, parfaitement brillantes et qui sont lacées très fort et très haut. Elle est toute noire, ses cheveux plaqués sur le crâne et serrés en un rare chignon sur le bas de sa nuque.

On se regarde. Je pense à un animal affolé et tétanisé à la fois, une sorte de grand lièvre en livrée de deuil. Elle a l’air de chercher quelque chose. Elle disparait par une porte et puis surgit à nouveau par une autre. Elle s’arrête à chaque fois d’une façon si brusque, si nette ! Elle porte ses mains longues vers sa bouche. Je m’attends à un cri. Rien. Craintive, inquiète, prête à exploser de terreur.

Nous arrivons tout près d’elle maintenant. La vieille est un boisseau d’interrogations. Pourquoi ne lui dit-on pas quelque chose qui la rassure? Son regard angoissé me perce.

– Tu… tu tu poutzes*… ?? me demande-t-elle.

Je réponds que je ne sais pas.

– C’est mademoiselle Glardon. Pas la peine de lui répondre, elle n’écoute pas.

Je tente un salut, mais la moue méprisante de la chef me dissuade.

  • Si vous commencez comme ça, vous n’irez pas jusqu’à la fin de la semaine.

Mademoiselle Glardon me suit maintenant, avec cette nervosité qu’on voit chez quelqu’un qui vit dans l’urgence d’une décision importante à prendre et qui ne sait pas comment faire. Soudain, elle se met à courir, de ces petits pas de femme habituée aux tailleurs près du corps. Ses bras par contre s’agitent en tous sens sans contrôle. Elle nage ainsi jusqu’au fond du couloir, coupe à gauche et disparaît. Je l’entends crier

  • Attention…. !

Je sens que le choc arrive. Je me crispe légèrement. Ne rien laisser paraître. Je fixe le cul principal qui tangue et je pense qu’il ira sur une plage de l’Italie, demain, et qu’il s’en prendra plein, des rictus à la manque.

Cela fait déjà plus d’une heure qu’elles sont là, car cette première collation leur prend un temps considérable. Pas encore vêtues pour la journée.

-” Si vous leur donnez trop à manger, ça risque de vomir. Pour ça ce sont de vraies garces… Elles adorent vous emmerder au bon moment.”

Mademoiselle Glardon n’a pas cessé de me tourner autour. Dix fois déjà elle m’a demandé

  • Tu tu tu…poutzes ?

Je l’observe. Je ne sais que répondre. Son regard à la fois si pétillant et malin et le vide éternel de ses mots…

  • Oui je vais faire ça.

Nous commencions ensemble un étrange été … Elle, sa course affolée après le temps, l’irrattrapable rendez-vous perdu avec elle-même. Et moi balayant pour elle des couloirs et des trouées au Pays sans éveil.

Texte : Anna Jouy
*Poutzer : romandisme pour dire nettoyer.