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Aedificavit 21

Les marches se descendent pour l’ailleurs des conjurés. Les passants hâtifs du petit jour y déposent leurs pas dans la prescience de ne pas revenir ; les marches se descendent ; la mousse verte n’oppose aucune résistance et les marches se courbent sous ce passage unique et que seul elles attendent. On nous dit qu’il a fui et que les souterrains emportèrent son secret, l’escalier se resserre sur son passage, les pierres sont blondes et douces, friables de l’humidité diffuse, les doigts les palpent et ne les retiennent pas, enfuies dans la fixité.

L’intérieur replié aux secrets déploiements dément la façade épurée, car la pierre s’y taille au cordeau, deux colonnes à peine esquissées, sans ombre qui se porterait ; inaccessibles encore, les voûtes, les encoignures, les sorties inconnues ; il nous manque le vocabulaire d’une architecture tacite et dérobée. Certes, elle n’échappe pas à des conspirations austères — qui sait d’ailleurs si elles furent vouées à l’accomplissement ? Ne vous suffit-il pas de nier le grand jour et de marcher à découvert, avec un instinct sûr, une prescience aiguë, dans les volutes noires, d’inventer des murs ascétiques aux fenêtres murées, à la roche apparente parmi les angles stricts et les tourelles si frêles ?

L’avancée se poursuit, ou bien ils tombent sur eux-mêmes, sont-ils ivres, comme dans la nuit du poète, la ronde et tout bascule, les rondes, les enchaînements dont il est incertain s’ils livrent au mouvement, s’ils suspendent le temps, se lasseront de ne pas nous maudire. L’harmonie était si clairement architecturale — mesure et symétrie s’y enchantaient. Pourquoi le fallait ? Les notes d’elles-mêmes s’effondrent, la phrase, se déroulant, se prenait de vertige, oscillait, vacillait, déséquilibre proche de l’angoisse. Reprendre, reprendre appui, ne plus écouter le clavecin : sont-ils ivres ?

Dans les rues qui quadrillent l’espace, espace insoumis aux contraintes : des pas. Ils passent sans relâche, avides de couleurs, de saveurs, sans ombre où trouver la fraîcheur des nuits. Le jour est poussiéreux, accable. Marcher. Se joindre à la foule. S’y glisser. S’y fondre. Mais il semble que le silence et l’ombre nous marqueront ; comment parler à qui ignore notre langage et dont nous ignorons la syntaxe changeante ? Les gestes se réfugient dans le silence. Sont-ils ivres ?

Il conviendrait de se relier au sol par les noms des rues, des places. Comment se préparer à ce silence, comment se séparer de lui, de ces ombres, l’église choisie de loin comme point de repère n’est qu’une pâle imitation, l’architecture politique ridiculise le sacré, elle emprunte un langage qu’elle ignore pour balbutier des questions égarées. Sont-ils ivres, de l’avancée du temps, de l’oubli des ruines, en outre vraiment ruines ? Pourquoi s’amenuisent-ils dans un décor asséché de faux stucs, de colonnades mensongères, de perspectives vidées ? Ils se vautrent dans ces avenues si vastes qu’elles ne mènent nulle part, se satisfont de leur démesure vide, passagers sans destination, figures fuyantes, l’avenir se dissipe, reste une figure fuyante, et les perspectives ne s’ouvrent pas. Ils cherchent à oublier et se souvenant, ils s’égarent. Quel détour, accompli, nous séparera d’eux ? Oublier ces visages de crispation sur l’oubli effondré.

Étrange comme l’éloignement dans le temps fait de ces souvenirs une fiction. Même pour moi dont ils sont les souvenirs que je n’ai plus que dans les phrases qui au départ les consignèrent. Ce qui est consigné s’est effacé. Il en reste une fiction, une narration, un récit, mais ce dont ce récit est souvenir n’existe plus, même dans ma mémoire. Le texte est tombé de moi comme une feuille morte. Les phrases l’ont détaché. Il n’est plus mien. 

Texte et image : Isabelle Pariente-Butterlin