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La liseuse en bleu

Avant-hier, Anna Jouy publia chez nous son texte sur la Liseuse en bleu de Johannes Vermeer. Hier, Jan Doets publia la lettre de la liseuse, retrouvée dans ses archives familiales. Ce matin, Christine Zottele ajouta ce commentaire  au texte d’Anna : “Texte d’une sensibilité et d’une délicatesse exquises, chère Anna, qui m’en rappelle un autre que j’avais punaisé à un mur avec la carte postale du même tableau, il y a longtemps…. Je te l’envoie via notre Cosaque en chef…”.

Quelques minutes plus tard, un courriel de Christine atterrit comme un goéland sur mon bureau d’iMac: “Cher Jan, je viens de lire ton texte sur la peinture de Vermeer puis celui d’Anna que j’ai trouvé vraiment très beaux tous les deux. Ça m’a fait penser à un texte de Paul Auster que j’ai lu il y a une vingtaine d’années, “L’Invention de la solitude” (le meilleur selon moi de l’écrivain américain) et j’avais punaisé la carte avec cet extrait que j’aimerais faire parvenir à Anna. Pourrais-tu le faire pour moi (je n’ai pas son e-mail)?

C’est étonnant comme plusieurs observations de Paul Auster trouvent leur écho dans les textes de hier et avant-hier, même celles sur la naissance et la mort.

J’ai renvoyé le courriel à Anna, qui répond ainsi:

“Merci de cet envoi via La Haye. Je lis Auster et en ce moment le journal d’Anna Blume est sur ma table. Je le trouve très -trop sans doute – “dur” pour ce que je suis capable de supporter. Enfoncement dans la quête qui est si lourd, mais quel auteur!!

Le tableau parle de tant de choses, oui et aussi de l’instant présent même si je n’y crois pas. Existe-t-il? 😉 Seul le passé semble exister. C’est la version poétique de l’interprétation du sablier. 😉

J’aime l’idée de l’attente et du mystère propre à chaque œuvre d’art.” ===

Voici le texte de Paul Auster, Invention de la solitude :

Le livre de la mémoire. Livre dix.

En parlant de la chambre, il ne veut pas négliger les fenêtres qu’elle comporte parfois. Elle ne figure pas nécessairement une conscience hermétique, et quand un homme ou une femme se trouve seul dans une pièce, il conçoit bien qu’il y a davantage que le silence de la pensée, le silence d’un être qui s’efforce d’exprimer sa pensée. Il ne veut pas non plus suggérer qu’il n’existe que souffrance à l’intérieur des quatre murs de la conscience, comme dans les allusions faites plus haut à Hölderlin et à Emily Dickinson.

Il pense, par exemple, aux femmes de Vermeer, seules dans leurs chambres, où la lumière éclatante du monde réel se déverse par une fenêtre ouverte ou fermée, et à la complète immobilité de ces solitudes, évocation presque déchirante du quotidien et de ses variables domestiques. Il pense en particulier, à un tableau qu’il a vu lors de son voyage à Amsterdam, La Liseuse en bleu, dont la contemplation l’a frappé de quasi-paralysie au Rijksmuseum. Comme l’écrit un commentateur: “La lettre, la carte de géographie, la grossesse de la femme, la chaise vide, le coffret béant, la fenêtre hors de vue – autant de rappels ou de symboles naturels de l’absence, de l’inaperçu, de consciences, de volontés, de temps et de lieux différents, du passé et de l’avenir, de la naissance et peut-être de la mort – en général, d’un univers qui s’étend au-delà des bords du cadre, et d’horizons plus vastes, plus larges, qui empiètent sur la scène suspendue devant nos yeux en même temps qu’ils la contiennent. Et néanmoins, c’est sur la perfection et la plénitude de l’instant présent que Vermeer insiste – avec une telle conviction que sa capacité d’orienter et de contenir est investie d’une valeur métaphysique.”

Plus encore que les objets énumérés dans cette liste, c’est la qualité de la lumière en provenance de la fenêtre invisible sur la gauche qui incite aussi chaleureusement l’attention à se tourner vers l’extérieur, vers le monde au-delà du tableau. A. fixe le visage de la femme et, au bout de quelque temps, il commence presque à entendre sa voix intérieure tandis qu’elle lit la lettre qu’elle tient entre ses mains. Si enceinte, si calme dans l’immanence de sa maternité, avec cette lettre prise dans le coffret et que sans doute elle lit pour la centième fois, et là, accrochée au mur et à sa droite, une carte du monde, l’image de tout ce qui existe en dehors de la chambre: cette lumière doucement déversée sur son visage, brillant sur sa tunique bleue, le ventre gonflé de vie, et tout ce bleu baigné de luminosité, une lumière si pâle qu’elle frôle la blancheur. Poursuivre avec d’autres oeuvres du même peintre: La Laitière, La Femme à la balance, Le Collier de perles, La Femme à l’aiguière, La Liseuse à la fenêtre.

“La perfection, la plénitude de l’instant présent.”

 

Texte : Paul Auster, et les cosaques Christine, Anna et Jan
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