Etten-Leur pour cosaques (près de Bréda)

Souviens toi, c’était après un carrefour, un peu avant Etten-Leur, où nous avions décidé de dormir.

Souviens toi, nous nous étions disputés, je crois, ou ça y ressemblait,

Souviens toi, c’était pour une raison qui n’en était pas une, ou petite, ou que nous avons oubliée, immédiatement, mais c’était rupture, besoin d’éloignement, immédiat.

Souviens toi, c’était sans doute le point culminant, venu insensiblement, d’une lente accumulation de petits faits, une lassitude, une sottise…

Quoi qu’il en soit je t’ai dit arrête toi, souviens toi j’ai ouvert la porte, souviens toi tu m’as dit je te rappelle que nous sommes à l’hôtel X, souviens toi j’ai claqué la porte et, mais ça tu ne le sais pas, ma rage idiote s’est évanouie dans mon geste.

Souviens toi, tu as démarré,

Et je suis resté là au bord de l’étang, un peu perdue, la colère glissant lentement hors de moi.

J’ai senti la bruine si fine que ne l’avais pas vue, j’ai frissonné un peu, j’ai regardé autour de moi.

J’ai vu la jolie forme du petit étang – sa courbe faite pour m’accueillir.

J’ai vu la tendresse des teintes, de ce vert humide, de son mariage au gris du ciel dans le miroitement de l’eau – les taches d’ocre et de roux de l’automne naissant.

Et puis j’ai vu les parapluies, bien ronds, bien posés, petits mondes séparés sans être isolés, et les hommes assis dans leur abri, entre rêve et attention rivée au fil plongeant dans l’argent que les gouttes de la pluie trouaient.

Me suis demandée s’ils avaient l’espoir de voir, au coeur d’un de ces remous, la trace d’un contact, une plongée du fil, ai attendu d’assister à cet instant d’activité fébrile que tout le calme de l’étang, des parapluies, de l’herbe, de la pluie lente attendait.

Et je me suis assise dans l’herbe trempée, un peu plus loin, terminant la ligne après le dôme vert, après le dôme gris, j’ai fermé mon parapluie qui était devenu inutile sans qu’ils jugent utile de s’en apercevoir.

J’ai attendu, je suis entrée dans leur monde sans durée, détaché de tout ce qui n’était pas ce petit univers où m’étais imposée sans l’émouvoir.

La nuit est descendue peu à peu, nous nous sommes levés dans les teintes qui palissaient et se noyaient dans une union crépusculaire.

Nous sommes partis sur la route, moi les suivant, leur parapluies roulés, leurs pliants sous le bras, sans le moindre seau ou récipient contenant une pêche, jusqu’aux premières maisons.

Lorsque tu es entré après moi dans le restaurant de l’hôtel, tu es venu me rejoindre à ma table, et nous avons dîné dans un silence qui s’est dissipé peu à peu.

Texte: Brigitte Celerier