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L' oncle

Cela ne m’enchante pas. Je déteste les hôpitaux. Qui les aime d’ailleurs ? À part quelques personnages tombés de planètes exogènes, trop solitaires pour ne pas y trouver malgré leurs souffrances, une humanité qu’ils cherchent en vain chez eux… Et encore peut-être. L’oncle y est. Cloué au lit, lui que je n’ai jamais vu allongé, il est au plus mal et une visite me semble vraiment la moindre des choses que je puisse encore faire.

Les couloirs et leur linoleum blanc chiné, piquetés de boutiques de fleurs, chariots de couleurs dans les boyaux aux odeurs d’éther et de désinfectant. Je traine ici savate. Y aller lentement… qui va piano va sano. N’ai guère le courage de me retrouver coincée entre deux lits à tenter une conversation avec celui qui est devenu au fil des ans non plus un oncle mais l’ogre de l’histoire, le porteur de toutes les colères et de toutes les amertumes de l’arbre familial. M’entendra-t-il ? Retrouverais-je le tonton du pays des merveilles qu’enfant je voyais si costaud, blond et rieur, les chemises toujours retroussées sur ses bras de lutteur, et qui me baladait sur son cheval ou me soulevait d’un geste pour me jeter sur son char de foin ? Retrouverais-je l’éternel vainqueur des épreuves de force, l’acharné travailleur de tous les jours de la vie ?

Il est là et les nouvelles ne sont pas bonnes.

Avec le temps, l’oncle était devenu un amateur d’hôpital, séjour tous frais payés dans cette sorte d’hôtel au personnel aux petits soins. Il déclarait s’y trouver bien. Compagnie, jolies infirmières, repas servis et variés, chaleur…je ne sais pourquoi exactement. Il a vécu si longtemps seul, sa vie durant en réalité, dans l’unique compagnie des bêtes et de deux faibles d’esprit qu’il gardait sous sa protection.

Alors, l’hosto comme il disait, c’était « des peu de paradis », tant bien sûr qu’il n’y était assigné que pour des choses guérissables, des raisons secondaires. Alors il s’y sentait comme un roi, un coq en pâte, une sorte de pacha omnipotent. Il sortait du lit, allait rendre visite à tous les étages, serrer quelques pinces, enrichir sa vie sociale. Grandes tapes par ici, un gag-par-là, une histoire ou des commérages, tout ce qu’il fallait pour remonter le moral des alités, y ajoutant une gracieuse inspection des blessures et des courbes de températures. C’était tout un art parfaitement au point de se sentir concerné et solidaire.

Son voisin de chambre était souvent son meilleur public, celui aussi qui devait le supporter ronflant lourd des nuits entières, celui qui l’entendait vociférer chaque aube pour qu’un petit déjeuner plus consistant lui soit servi « je suis un paysan que diable, où sont donc les roesti *? » Il attendait ensuite son docteur qu’il écoutait comme on auditionne un gamin faisant sa récitation. Il en profitait également pour prendre connaissance de l’évolution de la santé de son voisin de chambrée, comparant son diagnostic personnel avec celui du sieur docteur traitant. Leurs avis n’étaient que rarement coïncidant. « C’est pas ça qu’il te faut ! Se trompe ton mariole, c’est vrai puisque je te le dis ! »  Il avait même une fois décidé que vraiment, on était trop chiche de soins efficaces avec son vis-vis et avait pris la liberté d’activer le débit du goutte à goutte ne le voyant diminuer que trop lentement à son goût. L’infirmière avait dû réanimer le patient malgré lui de l’oncle médecin.

Il restait à l’hôpital tant que cela lui chantait et puis toujours sous l’effet d’une impulsion contre laquelle il était inutile de s’opposer, il arrachait ses tuyaux et ses aiguilles, reprenait ses vêtements et partait rejoindre son antre, administrer son sinistre royaume.

Le mal, il savait le dompter, comme il faisait fi de l’adversité. Rien ni personne ne lui avait jamais résisté. Il ignorait ce que c’était que de plier les genoux, de reculer et de se soumettre. Rien n’avait jamais eu raison de lui, aucun objet, aucun animal, aucun humain, aucun amour. Alors il ne faisait pas bon lui parler de faiblesses, de maux divers, de douleurs ou de souffrances. Jamais il n’y aurait cru. Il n’était pas d’un monde qui pouvait le dominer. Lorsque mon mariage prit l’eau, il cracha son mépris.

Dans la chambre, maintenant je le vois. Il ne bouge pas, fixant le plafond, les deux mains accrochées au matelas. Comme s’il allait le prendre avec lui dans l’autre monde. Il ne tourne pas la tête mais ses yeux m’ont saisie. Il m’a vue. J’essaie de le rejoindre. Il ne bouge pas. Je m’approche, son regard se détourne. Je vois sa mâchoire se crisper.

«  Qui t’es toi … Dans la famille, les femmes ça reste quoi qu’il advienne, ça supporte tout ! Des peu de conneries que ta souffrance… »

Je ne suis pas fière, mais parfois de l’orgueil oui, quand on me pousse à bout, j’aime autant. Alors me taire, ne laisser sur les histoires aucune trace. Je le regarde. C’est la dernière fois. « des peu d’enfer… »  je me dis.

*roesti : plat de pommes de terre à la poêle typiquement suisse

Texte : Anna Jouy