L'autre destin de Calvin 2

Je suis resté. Ce bout de dialogue au dos d’une enveloppe : Au marché, vers 11 heures, retrouvé Hamidou, le petit espion du commissaire, qui vend de la cola. Patron, tu veux des cigares petit pays, je connais quelqu’un, merci non, patron-patron, croque la cola !, tais-toi, je ne veux rien. Je lui fourre cent francs dans la main. File, Croque-la-cola, où je te bats ! On se débarrasse toujours à bon compte d’autrui. Le jeu amuse les femmes. On ne sort pas du jeu. Pourquoi avoir écrit : Quelqu’un, face à soi, quelqu’un qui voit le signe.

J’ai été logé chez Simone, dans l’ancien studio de Calvin. Elle, sa maîtresse avant. C’était le studio de Calvin. Je sais. Comment pouvez-vous savoir ? Parce que c’est dans l’ordre des choses. C’est ce qu’il dirait. Il a  laissé son lit en partant. Je prends sa suite. Une fenêtre avec vue sur le marécage. Il me doit 25.000 francs. Je sais. Je vais payer. Pourquoi ? C’est obscur. Il a laissé son sac… Vous dites que quoi ? J’essaie de comprendre, de déterminer les rouages. Il s’est laissé prendre. Cinq ans pour être ailleurs que dans vos bras, Simone. J’arrive, je liquide sa dette et je vais bientôt dormir dans son lit. Voilà où nous en sommes.

J’ai pris ta chambre. C’est bien. Le sifflet d’appel déchire le tumulte, les prisonniers forment les rangs. Un nom retentit. Une insulte. Une forme, identifiée au crépuscule, entre dans un local plein d’ombres. Le silence, dans la cour. Il me semble que je suis né ici, accouché dans cet enclos. Il paraît, j’ai lu cela quelque part, qu’à la limite de notre univers il y a de la matière noire. Il me montre ses mains. Tiens, regarde, voilà de la matière noire. C’est quelqu’un. Il n’a jamais dit ces mots. Il pense à sa mère. Au poste, le gardien dit par hasard, ne pourriez-vous pas me trouver une paire de lunettes ? J’aimerai passer la nuit ici, avec eux. Vous êtes fou.

Les enveloppes, dit le Pangolin, vous les jetterez bientôt. Je pense qu’elles ont été volées par Hamidou. Il est bon d’être assis, de causer, de ne plus savoir en quelle saison nous sommes. Tu comprends, j’ai fait des plans, des calculs, ce n’est pas compliqué. Je fuis toujours au premier appel. Je m’assois sous un ricin. Il croyait à son affaire. Je ne sais pas. Il avait lu le livre que j’ai toujours avec moi, dans mon sac de voyage. Qu’avait-il compris d’une aventure aussi particulière ?

Dernière page : Il gravissait le chemin qui, par les sous-bois, menait en haut de la colline. Son corps usé n’était plus qu’une douleur parfaite. Il écoutait le chant du monde, un murmure plutôt, un cri parfois, souligné par les modulations d’une fauvette. La lumière l’attendait dans la faille du rocher. L’endroit semblait une blessure, ouverte pour lui, afin que s’insinuant dans la terre, il prie des jours et des nuits durant, sans manger ni boire, sans dormir ni rêver. Il se hâtait, désireux du dernier baiser.

Il lui semble être davantage présent dans ses notes (sur de vieilles enveloppes — un temps d’avant, écoulé, un passé, le support d’une communication évanouie — elles ne lui étaient peut-être pas adressées). Il ne reste que des traces, celles de la mémoire de l’enfance (lectures) pour lui et pour Calvin, autre lui-même, la pensée de la mère, du commencement, pensée incessante qui indique la prégnance du retour dans l’inconscient. Vivre est retourner d’où l’on vient, retourner indique la durée de l’acte, — d’où l’on vient  — un hors du temps qui prend en soi futur et passé. L’errance est le présent dans le présent, désert ou prison. J’ai retrouvé ces notes dans les pages du livre. Elles forment cette histoire incomprise, ce texte inachevé.

Supplément à L’autre destin

Noté à la main : Calvin est mort dans une cellule de gendarmerie en avril 2004, je crois. Qu’ai-je voulu dire écrivant L’autre destin ? Ce n’est pas le texte premier, post-roman ou nouvelle de soixante pages, mais un rassemblement de notes rédigées à Laval, Canada, province de Québec. J’avais emporté Fictions, qui m’ennuie aujourd’hui. Ce n’est pas le livre dont il est question. Il ne s’agit pas d’un livre, mais de quelqu’un. Celui, prêté à Calvin lorsqu’il était en prison, n’existe pas, est inventé. Il l’a lu, pourtant, et je me suis souvent demandé s’il était sincère, disant qu’il voulait devenir semblable au héros.

A Laval, il faisait aussi chaud qu’à M. et il y avait plus de moustiques. Peu d’images : des arbres au bord du Saint-Laurent, les rapides, l’arrêt d’autobus devant Tout à deux dollars. Rien qui ait un lien avec lui. L’histoire s’est achevée par sa disparition réelle, par du sang dans la bouche, un corps que je ne n’ai pas voulu voir. Hamidou, Simone, le Pangolin sont des personnages, mais ils existent tout autant que le livre qui fit croire à Calvin qu’un autre destin était, pour lui, possible. Je les vois. La promenade dans la rue-droite, le narrateur ne l’a jamais faite, mais je m’en souviens.

Avec le temps, tout devient vrai, tout se transpose dans un ordre proche de l’éternité. Ce que l’écriture révèle. Elle dit ce qui doit arriver. La fin est son objet. Quand ce sera la fin, il n’y aura plus de livres. Il n’est donc pas déplacé d’écrire, avant qu’il ne soit trop tard, qu’à cette histoire nous ne comprenons rien. Les pages initiales sont devenues des notes, les notes un texte véridique. Une sorte de témoignage. Petit témoignage, certes, qui ne sera lu que par quelques uns, mais quand même. Un genre d’hommage posthume. Évocation mêlant passé, voyage, rêve, désir. Je pense à lui, peut-être parce qu’il y a peu je suis retourné là-bas. Je pense aussi à Bétiko Saffa qui souriait toujours. Je pense à la poésie.

 

Texte : Serge Marcel Roche