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farniente

Fais ce que tu fais. Ou ne fais rien, mais vraiment rien. C’est ce que me disait toujours M’ma. J’aime ne rien faire. Les Français ont un mot pour ça qu’ils ont pris aux Italiens : farniente. Mais ils n’en ont pas tellement l’usage. Ils sont toujours en action même quand ils dorment. Ils ont beaucoup de mal à ne rien faire. Sauf l’été. La vie ralentit.

Les voisins des trois côtés du jardin de Colette, font toujours quelque chose. Et du bruit aussi. Des bruits électriques et désagréables. Ponceuse, perceuse, raboteuse et scieuse ne sont pas paresseuses chez le voisin du sud. Ah ça non ! En ce moment, le voisin au nord, fait une piscine. À l’ouest, les voisins refont la toiture. Chacun écoute une musique différente, très fort. Et même avec deux oreilles, c’est trop. Le chahut des enfants en comparaison est une caresse.

Il n’y a que le vent qui fait taire tout ce beau monde. J’aime la voix du vent. Le presque silence aussi. En ce moment, j’ai l’air de ne rien faire, mais je scrute les bruits du jardin. La palissade qui craque fait penser aux bateaux sur la mer. Le roucoulement des tourterelles (deux sons brefs, un long) rivalise avec le cri rauque des corneilles (trois sons longs). Et puis il y a le ciel par dessus les toits qui me regarde de ses grands yeux gris. Il a plu hier – pas assez a dit Bernard- il a sali son azur. Il y a encore des bouts de coton sur la peau. C’est la sécheresse en ce moment ici dans le sud, mais à côté d’où je viens, j’ai dit… C’est du pipi de chat, cette pluie, a dit Bernard. Je lui ai dit que l’odeur en était quand même plus agréable et on a bien ri.

J’aime jouer avec le chat de Colette. C’est un gros chat, qui passe son temps à dormir, manger et se faire caresser. Elle, c’est une chatte en fait, s’allonge souvent en face de moi quand je m’installe dans le bain de soleil (c’est comme ça qu’on appelle la chaise longue à l’ombre du sycomore) et nous jouons à « Qui dort perd ». Nous plissons les paupières jusqu’à ne laisser qu’une fente horizontale pour surveiller l’autre. Tout le jeu consiste à le faire par petits mouvements progressifs et faire croire à l’autre qu’on est sur le point de s’endormir. D’un coup j’ouvre grand les yeux et fixe le chat qui me fait comprendre de ses yeux verts dorés qu’elle non plus ne dort pas encore. Fatalement, cependant, c’est souvent elle qui se laisse gagner par le sommeil. Ou qui me laisse gagner.

Donc je ne dors pas. Je fais le compte des expressions que je connais avec faire. Je ne sais plus comment je les ai apprises, ni de qui je les ai entendues, mais je les sais. Beaucoup avec des proverbes. Je me rappelle Ti’ma : elle disait : Qui dordine. Et j’ai longtemps cru qu’elle ne finissait pas sa phrase parce qu’elle était trop fatiguée. Après, elle allait se coucher. Dordiner était un verbe à part entière pour moi et j’attendais ce qui allait se passer après. J’imaginais : Qui dordine, rêve. Ou bien qui dordine, ne mendie pas. Qui dordine, est un sage. Je pars dans mes pensées faites de mots et d’images de bric et de broc.

Faire la cuisine. Faire la vaisselle. Faire envie ou faire pitié. Faire une promenade. Faire l’amour et faire la guerre. Faire son lit comme on se couche. Faire sa vie. Ne rien faire. Faire ce qu’on a à faire et le faire bien. Faire un somme. Faire une sieste. Ne savoir rien faire de ses dix doigts. Et alors ? On peut faire plein de choses avec le reste… Je m’endors finalement et je rêve.

 

Texte : Christine Zottele
Image: Dolce far niente, par John William Waterhouse, 1849 – 1917