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Voilà. Lhistoire de Jordi, Guiraud, Guilhabert sachève. Mais lHistoire, elle, continue. En empruntant des rivières souterraines, l’âme occitane est parvenue jusqu’à nous et se révèle à présent sous de nouveaux visages.

Cest pourquoi, en guise d’épilogue à ce feuilleton cathare, je vous propose quelques jalons dans le temps jusqu’à lOccitane daujourdhui. Puis quelques remerciements pour (vraiment ?) en finir !

Malgré l’application des inquisiteurs à effacer toute trace de leur existence terrestre, les cathares – et avec eux le catharisme – sont parvenus jusqu’à nous en empruntant des chemins souvent obscurs, parfois détournés.

L’influence écrasante du romantisme se ressent dans beaucoup de domaines de la vie artistique et intellectuelle au XIXe siècle. La restauration de la Cité de Carcassonne par Viollet-le-Duc en témoigne. Entre 1870 et 1872, un Ariégeois, Napoléon Peyrat, publie en trois volumes son Histoire des Albigeois. C’est le précurseur d’une lignée d’historiens qui, sur le sujet, se montreront autrement rigoureux.

Avec son livre, Napoléon Peyrat dépasse la simple recension des faits. Il exalte avec vigueur et talent les valeurs héritées de l’Occitanie des XIIe et XIIIe siècles, laisse entendre la possible existence d’un trésor caché dans une grotte, transforme Esclarmonde de Foix en une haute figure symbolique cathare (la Dame Blanche, le Pur Esprit). Le mythe est né.

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Dans les années 1930, la littérature romanesque s’empare des cathares. Le Toulousain Maurice Magre a lu Napoléon Peyrat. Il préfère, comme lui, la légende à l’Histoire. Ses deux romans – « Le sang de Toulouse » et « le Trésor des Albigeois » – ne laissent planer aucun doute sur le parti pris de l’auteur. Le catharisme n’a pas fini de souffrir dans sa vérité ? Certes. Elle est aujourd’hui en  très grande partie rétablie et c’est tant mieux. Mais sans des personnages passionnés comme Napoléon Peyrat et Maurice Magre, qui n’ont pas ménagé leur plume pour réveiller la vieille âme occitane, il manquerait quelque chose au catharisme pour parler à tous les hommes : les mots de la vie, les vrais, grâce auxquels, à défaut de faire bon ménage, savoir et imagination cheminent en un compagnonnage revigorant.

Otto Rahn ? C’est une autre affaire. Sa « Croisade contre le Graal » parue en 1933 fait des troubadours l’équivalent des Minnesänger allemands. Parzival (le héros du poète Wolfran von Eschenbach), le Saint-Graal arrivent sur le Montsalvatge qu’est devenu Montségur. Est-ce parce que l’arianisme fut la religion (hérétique) des Wisigoths quand ils régnaient en Languedoc au VIIIe siècle qu’il faut tout mélanger, tout confondre ? Le livre d’Otto Rahn est salué par les nazis qui viennent de prendre le pouvoir à Berlin. Avec « La cour de Lucifer » en 1937, Otto Rahn épouse leurs thèses, exalte le catharisme contre l’Eglise catholique dont le dieu est un juif. L’exemple de cette dérive doit nous alerter sur le danger des amalgames. Tout lecteur qui aborde le catharisme doit se méfier et exercer son esprit critique face à tout ce que la religion cathare inspire dans le domaine des élucubrations les plus fantaisistes.

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Heureusement, des chercheurs s’intéresseront scientifiquement à l’histoire de la Croisade albigeoise et aux cathares. Leur but ? Retrouver les sources à partir desquelles il sera possible, non seulement de reconstituer cette épopée, mais aussi de comprendre la foi des Parfaits. Michel Roquebert et Jean Duvernoy se sont attelés à la tâche. Zoé Oldenbourg et Emmanuel Le Roy Ladurie aussi. On doit à tous ces auteurs des sommes inégalées sur l’histoire et la religion des cathares.

Avant eux, René Nelli avait ouvert une voie nouvelle. Ethnologue, poète, historien, ce professeur carcassonnais amis d’un autre poète, Joë Bousquet, a surtout questionné le catharisme sur le plan de la philosophie. La civilisation occitane était sa passion. Il se livra à d’intenses réflexions sur les cathares, leur vie quotidienne, les hérésies méridionales. Sur le plan littéraire, on lui doit la « résurrection » de quelques grands troubadours et un remarquable travail sur leur « érotique ».

René Nelli fut, avec l’historienne Anne Brenon, à l’origine de la création du Centre d’études cathares qui, pendant des années, sous la direction d’Anne Brenon, a accompli un travail extrêmement important de remise à plat des connaissances afin d’extirper le catharisme des griffes du charlatanisme intellectuel qui le ramenaient dans les fosses obscures où l’inquisition l’avait enfermé.

La situation de Déodat Roché est à part. Il manifeste, très jeune, des penchants mystiques. La Gnose l’intéresse et c’est de ce côté-là qu’il conduit sa recherche. Installé à Arques, au cœur des Corbières, refuge de nombreux hérétiques pourchassés, il est le fondateur de la Société du souvenir et des études cathares. Administrée par Lucienne Julien, cette société a longtemps rayonné en Europe et dans le monde. On lui doit la publication d’une longue série de Cahiers qui constituent aujourd’hui un précieux apport à la connaissance des cathares et de leur religion.

Tous ces écrivains, historiens, philosophes se sont d’abord adressés – malgré eux ! – à des publics restreints. Et pour cause : le catharisme est longtemps resté affaire de « spécialistes », quand il n’était pas récupéré par des farfelus qui, sans forcément vouloir mal faire, ont gâté la sauce cathare jusqu’à la réduire à un brouet indigeste. Je préfère ne rien dire sur les « écrivailleurs » sans scrupule qui ont espéré gagner de l’argent en faisant « mousser » dans leurs bouquins l’affaire du trésor…

Le catharisme n’a connu que tardivement la notoriété et la popularité dont il jouit aujourd’hui. Le « phénomène » s’est amplifié à partir de 1966. Cette année-là, le réalisateur Stellio Lorenzi, les historiens André Castelot et Alain Decaux signent ce qui sera la dernière production de leur émission culte : « La caméra explore le temps ». Elle déplaît au pouvoir gaulliste qui en a demandé la suspension. Protestations, pétitions n’y peuvent rien. Avant de disparaître, victime du pouvoir et de la censure, « La caméra explore le temps » choisit son sujet : la Croisade et les cathares. Raconter l’histoire d’une oppression lorsqu’on est soi-même réduit au silence par le fait du prince ne manquait pas d’audace. Le coup est parti. Il atteint sa cible.

A Carcassonne, il n’y avait personne dans les rues les soirs des 22 et 29 mars 1966, lorsque furent diffusés les deux épisodes de l’émission. Un jeune comédien du cru, Guy Vassal, y tient le rôle d’un troubadour. Mais ce n’est pas l’unique raison pour laquelle on s’est organisé afin de regarder le film en groupe. Au théâtre municipal, la projection publique réunit un millier de téléspectateurs. Dans les cafés équipés de téléviseurs, toutes les chaises sont occupées. Et au moment du générique de fin, c’est comme si un coup de massue venait d’assommer tout le monde : le peuple languedocien découvrait, là, sur l’écran, SON histoire, celle qu’on lui avait toujours cachée. Des témoins racontent encore comment, en Languedoc, on ressentit d’abord comme un malaise à connaître soudain des faits restés longtemps au secret.

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La diffusion du film de Stellio Lorenzi marque un tournant décisif dans la renaissance de la conscience occitane qui, très vite, va se traduire sur plusieurs plans : politique, poétique, musical. Yves Rouquette, Claude Marti portent haut la voix de l’Occitanie dans leurs chansons et poèmes. René Nelli est de la partie. Ils seront suivis par tant d’autres, écrivains, chanteurs, conteurs. Leurs textes tantôt purement poétiques, tantôt radicalement politiques disent une époque galvanisée par les espérances qui ont vu le jour en mai 68.

Dans les années 70, la cause occitane épouse celle de la révolte des vignerons du Midi, acculés à la ruine dans leurs exploitations qui ferment les unes derrière les autres pour laisser place à des friches. On veut « vivre et travailler au pays », clame une génération. Le chanteur Mans de Breish fera un hymne de ce slogan (« Volem viure al païs ») qui donnera son nom à un mouvement politique. Marti fera connaître ce « païs que vol viure » sur toutes les scènes de France et de l’étranger où le chanteur est invité depuis qu’il a obtenu le prix de l’Académie Charles Cros.

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Aujourd’hui, force est de constater que ce vaste mouvement est retombé dans une certaine confidentialité. Mais les Occitans n’y ont pas perdu : ils ont retrouvé une conscience et beaucoup, encore, ne sont pas prêts à l’abandonner. Les Calendretas (écoles occitanes) attirent de plus en plus d’enfants. Bastir pose les bases d’un projet politique porté par une jeune génération intelligente et enthousiaste. Et qui pense que l’Occitanie (ce qu’elle porte de valeurs et d’engagement) est une voie possible face aux dangers de la mondialisation pour les équilibres sociaux et l’épanouissement des individus.

Sur les chemins du Pays Cathare, des villages revivent grâce à l’attrait que représente pour beaucoup de visiteurs ces paysages durs, leurs citadelles insensées et l’histoire que les vieilles pierres racontent, pourvu que l’on se montre attentif au murmure des sources.

L’Occitanie vit. Terre d’accueil et de passage elle fut, telle elle demeure. Fidèle à sa vocation.

Remerciements

Au moment de clore ce feuilleton, je voudrais adresser mes remerciements à :

Michel Roquebert, Jean Duvernoy, Zoé Oldenbourg, Emmanuel Le Roy Ladurie, Fernand Braudel (pour l’histoire de la Méditerranée), tous ces historiens et chercheurs dont la fréquentation m’a permis de construire ma propre connaissance de l’histoire occitane (qu’on ne m’a pas enseignée à l’école) et de sa situation dans le monde ;

René Nelli, Joë Bousquet, Simone Weil et Déodat Roché pour ce qu’ils ont révélé en moi de la conscience occitane qui est conscience humaine dans ses profondeurs les plus intimes ;

Ives Roqueta, Claude Marti et Henri Gougaud pour l’éveil à la poésie et la littérature, la parole qu’ils ont donnée aux hommes et aux vents, par-delà les frontières ;

Pierre Bec, René Nelli (encore) et Jacques Roubaud pour la connaissance des troubadours, de leur langue, à la naissance de la lyrique occitane ;

A vous, lecteurs fidèles et attentifs de ce feuilleton qui, modestement, a tenté quelques jalons sans la prétention d’égaler en quoi que ce soit les travaux des auteurs cités ici ;

A Jan Doets pour son accueil et pour avoir fait de moi un Cosaque pour longtemps car bien sûr, l’aventure continue ! Je reviendrai ici vers la mi-avril.

Texte : Serge Bonnery