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aedificavit 2

Pourquoi écrire ces mots ? Il ne fallait pas écrire mais s’acharner. Il le fallait. Pourquoi user des mots sur des violences imaginaires, mots décharnés, pas même des aveux, il n’y a rien à avouer, qu’une innocence écœurante et des renoncements écœurants à des révoltes contenues. La voix déraille : je n’ai pas besoin de drogues pour me calmer.

– En effet, il n’y a que des renoncements écœurants, et des révoltes contenues.

Qui cela peut-il intéresser ? Au fond, des mots trébuchent dans la folie, des mots n’y pourraient rien, les révoltes s’effondrent et ce n’était qu’images, des spectres tout au plus, lassés, usés, d’être appelés, pâlis de crimes renoncés, et de mots qui trébuchent. Angoisse incohérente puisque demain reprendra son cours, silence pesant des nuits passées. Il n’y aura donc plus rien à faire qu’à s’abîmer dans des effondrements et des spectres lassés. À se disloquer dans l’oubli et ne pas finir la page.

Était-il possible que des pas résonnent alors que les mots s’étaient tus sonores de marches funèbres, il ne s’agissait que de pas ; la pierre peut-être était humide et les gonds rouillés et humides. Les échos bien avant s’étaient perdus, marche funèbre accompagnée debout par celui-même, avant de l’entraver elle débute en échos majeurs avant de l’entraver d’échos, faut-il encore avancer dans ce qu’elle ouvre de ténèbres ?

Marchons. La marche s’accompagne de pas rendus à la régularité ; souvenons-nous, derrière le cortège funèbre, les gonds se sont refermés, marchons sans trébucher sur la cadence régulière, comme ces mots oubliés sans rémission, marche funèbre ou triomphale, nous voilà emportés, entravés, car les pas régulièrement reviennent. Abandonnons les mots oubliés, peut-être faut-il en avançant les abandonner, et le suivre le cortège, triomphal ou funèbre.

Parade funèbre, nous en avons suivi, le cortège était triste et ne s’arrêtait pas dans la campagne, il gelait, la terre était dure, je ne comprends pas comment le cortège s’arrête, comment le corps se laissa enfermer sans tressaillir dans la terre froide, pourquoi il y avait tant de fleurs ; il gelait, des dalles se refermaient, des drapeaux claquaient qui accompagnèrent le cortège. Ils ne s’arrêtèrent pas dans la campagne, il y eut ensuite d’autres cortèges, mais nous ne devions pas les suivre.

Comment suivre ces parades ? Les pas résonnent sur les pavés, s’entravent sur de faux désirs, comment suivre ces pas, sans mourir, que faire ? C’est vraiment monstrueux. C’est une torture sans fin. Elles se rencontrent peut-être au détour des rues calmes. Commet se résigner à ce point extrême ? Nous avions abandonnée ces violences, renoncé à ces déchirements acharnés, mais cela ne fut pas imaginé; nous ne pouvons les suivre, dans ces désirs en loques, ces parades vulgaires. Pantins. Qu’ils se désarticulent.  Mais cela, nous ne le pouvons pas, nous ne le voulons pas.

Que faudra-t-il faire pour leur ressembler ? À quoi faudra-t-il renoncer ? Les masques étouffent ces pantins sans regrets, on les observe agoniser, tout au plus curieusement. C’est alors que la porte se referma. Faudra-t-il s’asseoir à leur table ? Et se saouler salement  pour leur ressembler ? Des renoncements spectraux étouffent ces pantins. Et mieux vaut le cortège des spectres.

Je relis ces mots en les transcrivant. Je sais où j’ai déposé le manuscrit original, on croira à une mise-en-scène du texte par lui-même, mais qu’importe ? Je sais où le manuscrit original (à la main, au crayon sur des pages format A4) ; ensuite je l’ai retranscrit en traitement de texte puis imprimé. Je n’ai plus que le papier que je recopie ici. Évidemment, on ne me croira pas. Je ne sais pas si j’ai raison, du moins : je n’ai pas de raisons. Pas de raison de le faire. Il en est ainsi. Il en a toujours été ainsi. Ce texte est depuis si longtemps la note tenue de ma voix. 

Je me souviens des souvenirs qu’il fixait, dans les lointains de la mémoire. 

Texte: Isabelle Pariente-Butterlin