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baiser bleu

Il souleva son grand corps aux jambes sèches et se tira lourdement vers l’entrée de l’auberge. Il avait chaud. Partout, dans ses membres, dans son ventre, coulaient les feux de l’alcool et des buées. Il tint légèrement le loquet et se retourna. La braise de la lumière lui brûlait les yeux mais il sourit en ouvrant la porte.

Dehors le froid de la neige l’aspira tout entier. Une lune rousse et quelques étoiles piquaient le noir de la nuit. Il prit alors le chemin gonflé de paillettes et de bosses blanches. Devant lui, la forêt immense tendait ses bras, de branches immenses, de cimes immenses… Il s’arrêta, comme devant un gouffre ou une eau trop profonde. Il la regarda, juste un instant, une courte halte, une simple respiration… «  J’arrive.. » Puis il reprit sa marche.

Tout craquait en lui, et chaque pas, et chaque feuille, restée à même la neige et qui crissait comme du papier. Il avançait envahi d’une volonté insubmersible, toujours du même pas, au plus profond de ce trou noir, à peine voûté par endroits d’un lit d’étoiles. Pas à pas, d’un rythme semblable, incassable, il bousculait les fétus ; il aurait bousculé les troncs mêmes des arbres pour ne jamais ralentir.

La force, puissante et sauvage, l’avait enfin pris!

Dans le noir, le gris, le bleu de la forêt, il glissait entre les taches sombres et ses flaques de lune. La forêt de neige et d’obscurité, la forêt des senteurs humides, des mousses ligneuses, des bruits de vent et des respirations souterraines. Il aurait voulu s’étendre contre elle, chargé d’émotions végétales qui prenaient racines entre ces troncs coupés et ces ronces nouées qui se liaient sur son chemin. Empreintes dans la nuit. Chaque pas l’arrachait à ce sol et marquait son effort, à chaque fois presque surpris d’avancer.

Il marchait. Il marchait enfin.

Son désir, il l’avait senti couver en lui, le long d’interminables nuits et jours. Ce fut   d’abord une petite chose, presque rien, qui s’accrochait au rythme de son pouls et qui faisait un léger contretemps, un petit bruit de rien du tout, comme la goutte tombant sur le sol lorsqu’il avait accroché sa veste au clou de la paroi. Il ne l’entendait pas mais c’était là et ça bougeait et palpitait.

Le bruit, il l’écouta seulement lorsqu’il ne sut plus pourquoi il était parti.

Dans la solitude, celui-ci devint immense, et fort et martelant. Il eut peur que d’autres l’entendissent, ce coeur qui battait à deux temps et il se recroquevilla sur lui pour l’étouffer et le rendre sourd et sage.

Mais le besoin ça se répand, s’étale, dans le corps tout entier.

Des doigts aux pieds, des cils qui battent aux ongles qui grattent, des mains qui se frottent au dos qui se voûte. Partout il coula, envahissant, inondant cette peau et la chargeant de violence, la gonflant de son humide nature.

Maintenant, le froid lui piquait les lèvres et la bordure de ses yeux qu’il sentait près de se fermer. Il accueillait ce silence, ce silence palpable, présence de la forêt. Si peu de bruit, de sons, presque pas de voix. Qu’une lancinante mélodie, rare, fluette, sans épaisseur, sans consistance, mélodie sylvestre et nocturne. Il y trouvait son rythme, le bonheur de ses pas. Il prenait la mesure, scandait cette indistincte musique de grands arbres balancés, de souffle d’air se glissant sur les cimes, de respirations à l’aulne de ses gestes à lui.

Un cri dans la nuit le déchira et lui figea le sang. Ce hululement creusa une première faille. Il ouvrit les vannes, et des tripes au cerveau, il sentit de puissantes et déferlantes vagues le secouer, juste un court instant, un moment bref où il crut avoir lâché le mors, sans résistance aucune et ainsi perdu le sens de sa marche. Il roula dans la neige, petite boule ridicule et informe, châtaigne éclatée sous le feu trop vif.

Il n’eut pas besoin de lutter longtemps. Non, aucune chaleur ne l’avait saisi, ni braqué, ni fendu. Il avait simplement pris conscience de cette tension qui l’habillait de son fer et de rigide enveloppe. Il prit la neige entre ses mains, la porta à ses lèvres et suça, pour se desaouler. Eau! Eau!

Le visage de Marie avait fini par lui échapper. Il ne savait plus l’exact contour de ses traits, le vrai reflet de ses yeux. Et même dans ses nuits, il ne retrouvait pas son regard lorsqu’elle venait s’aventurer dans ses rêves. Il écarquillait ses souvenirs mais elle s’évaporait. Pourtant plus cette imperfection se faisait fluide, plus il vivait de son emprise. Elle avait allongé son pouvoir en larges cercles autour de lui. Elle envahissait la nature, de la chambre à l’abri, du site à l’étendue, de l’air à la nuée voyageuse. Ses lèvres sur l’ourlet d’une mare, son regard plissé dans le nœud du sapin, un mouvement de sa chevelure plus haut, dans les nuages.

Il n’avait plus besoin de la chercher, elle était partout. Elle était sa fibre, et sa mer et son feu et l’air lui manquait.

Il ouvrit ses mains dans l’ouate froide. Sur elles, un filet de lune relevait le tracé des creux et des lignes. Ses duretés et ses plis profonds et crasseux, sombres. Une fine rigole glissait le long du canyon central et il se souvint d’une ancienne sensation. Il se frotta alors le visage tout doucement.

“ Mon baiser… Je veux encore une fois… ”

Texte: Anna Jouy