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El-Jefe

Colombie. Mars 1963. Superconstellation à Barrancabermeja, une petite ville sur les bords de la rivière Magdalena. Premier contact avec cette chaleur humide qui prévaut sous l’équateur, tout autour du globe : 30 degrés, 100% d’humidité, 365 jours par an. Alors que je descends de l’avion, je sens comme si une serviette chaude s’enroule autour de mon corps.

Quelqu’un m’attend : Don Germán. Nous traversons les rues de sable, style à la  ‘High Noon’, en Land Rover. J’aperçois des vaqueros et des pistoleros sur de petits chevaux. Un gros bouton sur la selle, lasso pendant. Avec les sombreros vueltiao, chapeaux tissés de paille typiques de Colombie rurale. Je pense de suite au ‘Salaire de la peur’, le film à glacer le sang avec Yves Montand. Même sorte de rue, même sorte de gens.

Sombrero_vueltiao-C

Nous nous arrêtons acheter des cigarettes dans une quincaillerie libanaise. Dans un recoin, j’aperçois un puissant émetteur radio : le propriétaire dit être en contact quotidien avec Beirut. Nous reprenons notre chemin à travers les routes défoncées. Quelques filles de joie attendent en discutant, face à au théâtre de leurs opération: l’hôtel Pipatón, le plus grand des immeubles avec un toit rouge, bien évidemment.

A ce moment seulement, je découvre la rivière qui court le long, sauvage, atteignant quasiment le niveau de la rue. Des grands arbres flottants passent à grande vitesse. C’est la saison des pluies. Les escaliers en pierre descendant à la rivière sont maintenant immergés. On me dit que, quand la saison des pluies est terminée, les activités frénétiques dans ces escaliers reprennent, comme le chargement des cargaisons de bananes vertes sur les bateaux. Le long de la rive, une flotille d’aluminios attend les clients. Ces petites vedettes  rapides en aluminium avec leurs colossaux hors-bords tirent fort les amarres, le nez au vent.

Nous conduisons le Land Rover dans un ferry à deux étages. Nous traversons ainsi la rivière en suivant une parabole. D’abord en amont contre les courants. Puis en aval après la traversée, freinant toutes hélices à rebourd, moteurs rugissants avant d’amarrer. Je vois alors de jeunes soldats en fatigues américaines, s’ennuyants, le doigt sur la gachette. Une détonation lourde ! L’un d’eux vient d’abattre un petit oiseau, perché sur un grand arbre. « Ça le garde en éveil », dit Don Germán. “Les balles ne sont pas comptées pendant le relève de la garde”, je dis, me rappelant mon service militaire.

Un long trajet à travers la jungle, sur une route crayeuse. Nous nous arrêtons à un poste de contrôle militaire à l’entrée du camp. Une fois à l’intérieur, j’aperçois des maisons de taille modeste, leur fenêtre n’ont pas de vitre mais possèdent des écrans anti-moustiques. Seules, les chambres à coucher possèdent des fenêtres avec vitres, d’ailleurs. Certaines de ces maisons ont des systèmes de climatisation bruyants, protubérant depuis le mur de la chambre à coucher.

Le jour d’après, je dois me présenter au chef du DAS, le Departamento Administrativo de Seguridad. Je suis reçu là-bas tout de suite. J’attends dans son bureau en désordre et chaud pendant plus d’une heure. ‘Cooling my heels’, on dirait en Anglais. Sur le bureau, je vois, en face de moi, une enseigne : une grande feuille de papier blanc, tâchée, collée sur un bout de carton. Il est écrit JEFE en très grandes majuscules, chaque lettre composée sur une machine avec multiples X en majuscule. Ça a dû prendre une demi-journée de travail à quelqu’un – probablement au Jefe lui-même – pour le concevoir et l’écrire.

A la fin de l’après-midi, le Jefe arrive. Il semble être pressé. Un homme quelque peu négligé, non rasé. Il s’installe derrière le bureau. Il m’interroge sérieusement. Un test approfondi pour connaître mon niveau d’Espagnol, de débutant alors. Après avoir complété de nombreux formulaires et signé un nombre certain de déclarations, il prend les empreintes de mes doigts, roulant chacun d’eux, d’un côté à l’autre, sur le tampon encreur. Puis il verse un petit amas de poudre blanche à récurer la cuisine dans le creux de ma main gauche. Ainsi équipé, je suis conduit vers un minuscule lavabo, où je suis invité à nettoyer mes doigts noircis sous un minuscule filet d’eau.

Je rentre au camp ainsi noirci  juste avant le crépuscule.

Texte: Jan Doets