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Hormigas

Casabe, Colombie. Forêt tropicale, 1963. Durant la seconde guerre mondiale, “La Firme” s’y est implantée avec ses maisons, ses bureaux et ses ateliers. Un hôpital pour presque toutes les interventions. Des écoles. Quelques 2000 maisons pour les ouvriers, regroupées dans ce qui s’appelle « La Colonia ». Séparées de celle-ci par un terrain de golf (9/18 trous), une centaine de maisons pour les employés.

La forêt de tous les côtés. Durant la saison des pluies, cette zone est parfois inondée. C’est pour cette raison que ces maisons sont construites sur des hautes digues, en boucles interconnectées, quelques 3 mètres au-dessus du sol. En regardant au fond de ces boucles, on peut apercevoir du maquis cachant serpents, iguanes et autres créatures rampantes.

Il y a un cinéma. Des clubs différents pour les employés et les ouvriers. Les employés ont également leur propre piscine et un terrain de golf 9/18 trous avec sa propre club-house. Il y a également un commisariato bien fourni, une espèce de petit supermarché, dirigé par un minuscule Ecossais, scratch golfeur, qui parle Espagnol aussi rapidement et couramment que les autochtones mais avec des petites fautes charmantes. Comme dire, avec un aplomb certain, ‘fundido’ en lieu de ‘fundado’, quand il évoque l’année de la fondation de Carthagena de las Indias. Les Colombiens aiment ça et ne le corrigent jamais.

A quelques kilomètres du camp, proche d’un lac dans la jungle – sinistrement appelé la Laguna de Miedo – se situe la centrale électrique qui fournit en électricité les installations et les zones d’habitations. Elle est connectée au camp par des lignes de haute-tension perchées dans les airs, entre les cimes des arbres, le long d’une clairière étroite. Juste en dehors du camp, une base militaire colombienne loge notre bataillon privé pour garder le camp et les installations.

Les routes sont dégradées en surface par les bulldozers ainsi que par les niveleuses et ont été vaporisées d’une couche très fine d’asphalte liquide. La surface est dure mais devient très glissante à la moindre goutte de pluie. Si jamais cela arrive quand vous êtes effectivement sur la route, vous devez enfoncer la poignée jaune de votre Landrover, pour engager les quatre roues motrices et être en mesure de poursuivre votre voyage sur la route en ligne droite. À l’amarrage du ferry-boat et l’entrée du camp, des soldats partout. Les autobus sont toujours accompagnés par un soldat armé.

En dehors des heures de travail, il n’y a rien à faire à part jouer au golf. Pas de télévision, pas de vie culturelle de quelque nature que ce soit. A part le bowling neuf quilles de style allemand. J’ai donc acheté un set de golf d’occasion et pris des leçons. Pas de vent. Nous sommes quelque part entre le milieu des Caraïbes et les montagnes de Bogotá. Les quelques 1 500  kilomètres entre les deux sont quasiment occupés à 100% par de la jungle. Quand quelqu’un allume une cigarette sur un green, la fumée plane immobile dans l’air… jusqu’à ce que vous passiez à travers.

Un jour alors que nous descendions une allée, nous entendons un bruissement dans les palmiers. Il n’était pas causé par le vent mais par un temblor, un léger tremblement de terre qui secoue les arbres. Ici, il y a des petits tremblements de terre chaque jour, comme partout le long des Andes. Nous continuons, passons quelques maisons donnant sur l’allée et entendons Louis Armstrong. Etrange d’entendre «Hello Dolly » dans les environs. Cela doit être la nouvelle enseignante néerlandaise qui prétend être ceinture noire de judo. Très dissuasif en effet, cela maintient les Don Juans à distance.

Un jour, je ne peux plus ni m’asseoir, ni marcher, ni même rester couché. Hôpital. Je vais être reçu par le docteur en chef. J’entre dans sa salle de consultation, le médecin est occupé… sur le tapis, un putter plutôt extravagant entre les mains. Essayant de faire entrer la balle dans une petit boîte. « Les putts de trois yards sont les plus vicieux », dit-il en Anglais. Apparemment, il n’est pas vraiment impressionné par mon Espagnol. « Asseyez-vous et prenez une fourmi !».

Sur son bureau, une boîte de fourmis grillées, couvertes de chocolat, hormigas culonas. « Un aphrodisiaque reconnu », il dit, en continuant de putter sans aucune hâte. J’essaie donc quelques-unes. Je suis surpris. Le goût est plutôt bon. J’aime entendre le craquement quand je les mâche.

Je ne suis pas surpris de voir le physicien en chef jouer au golf. Tous les docteurs sont des golfeurs fanatiques. La plupart des « détenus » de ce camp sont d’ailleurs en bonne santé. Les médecins sont là ‘au cas où’, just in case, por si acaso, car on est tellement isolés du monde extérieur. Ils ont des contrats de court terme, très lucratifs et utilisent leur temps à réduire leur handicap.

Le docteur voit que je souffre, écoute mon histoire et dit : “Ici, il fait 30 degrés et 100% d’humidité. Vous entrez/sortez de bureaux climatisés : chaud et froid, humide et sec. Il n’y a qu’un seul remède : des pilules de vitamine B. Prenez quelques-unes par jour, comme je prends mes fourmis.” Il pose alors un énorme pot de capsules de vitamine B sur son bureau, en face de moi. « Prenez également un peu de poids, Negativo, ça va t’aider ».

Je mesure 1m87 pour 64 kilos. Les locaux donnent à chaque gringo un surnom. Un simple premier regard leur suffit et vous avez votre surnom. Et vous êtes coincé avec jusqu’à la fin de votre séjour en Colombie. Le mien est ‘El Negativo’. Bien qu’il me considèrent comme un gars joyeux et positif. Je leur fais penser à une photo en négatif. J’adore.

Texte : Jan Doets