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vague

Odile est devant l’armoire. Son image. Ses yeux enfoncés. Ses rides. Ses cheveux qui pendouillent hors de son chignon. Une bonbonne laineuse et tout en bas les pieds, délicats et fins. Troublants.

Odile les voit. Depuis longtemps elle ne les avait plus remarqués! Si petits et qui s’enfuient sous sa jupe comme des cols de cygnes! Odile se met à tourner sur elle-même, le regard fixé le plus longtemps possible dans le miroir. Ses pieds magiques dessinent des arabesques légères et elle sourit comme devant une surprise. Elle jette de temps en temps un regard vers la table.

“Te souviens-tu, toi, comme j’aimais danser? Qu’ il n’y avait pas de plus grand plaisir que d’aller au bal… Que tu y allais pour me voir… Si! Ne dis pas le contraire, je le sais parce qu’on me la dit! J’avais la danse dans la peau! Nous faisions un couple parfait, on nous remarquait tout de suite. Danser, danser, danser encore. Nous n’en avions jamais assez. Infatigables…

Est-ce que nous nous aimions?
Je ne sais pas.
Peut-être bien qu’on ne peut pas danser si bien sans s’aimer un peu…Non?
J’étais belle, tu le disais des fois.
Est-ce que j’étais belle, dis?
On ne peut pas danser si bien sans être beau, un peu … Non?”

Odile s’est arrêtée. Elle a baissé ses yeux pour regarder encore une fois ses pieds. Ses pieds de danseuse.
Gentiment, doucement, elle fait remonter sa jupe. Elle voudrait voir ses jambes. Ça fait longtemps qu’elle n’a pas regardé ses jambes … parce que l’armoire à glace est à lui, parce qu’elle est dans cette chambre qui est à lui et que…
Ses jambes sont fines et délicates, elles aussi ! … Elles vont très bien avec ses pieds. Odile est un peu gênée. Elle trouve tout cela étonnant. Maintenant, elle craint véritablement que l’autre ne la regarde du plafond.

“ Tu peux te moquer de moi… Ca ne me fait rien! D’ailleurs je crois même pas que tu es là!”

Son visage se trouble. Elle reprend ses esprits. Elle avait oublié quelque chose, un souvenir qui vient de frapper à la porte de sa mémoire. Elle est allé regarder par le judas. Elle a vu et s’est souvenu. C’est bref et ça lui fait une onde de douleur qui s’étale sur son visage et la défigure. Un court instant. Déjà il est reparti.

Elle se voit de nouveau, se découvre de nouveau. La jeune fille qu’elle était refait surface, dans la glace. Elle peut sourire.

“ Maintenant, c’est comme si j’avais pu boucler la parenthèse, Maxime… Tu es mort et moi je repars dans l’autre sens, à toute vitesse. Si vite que tu as vu comme ça m’a fait presque peur?
C’est vrai que tu t’en fous … alors il est bien possible que tu n’aies rien vu. Tant pis, tant mieux… »

Un regard pour faire le tour du plafond, un autre pour chaque coin, et enfin sur la table.

“ Je ne me rappelais plus de mes jambes… C’est bizarre comme effet, je t’assure… Elles sont là, et moi je m’en rendais plus compte. Ton regard me les avait effacées, je crois… Tu gommais tout, rien qu’avec tes yeux… C’est ça  que je pense. T’avais un pouvoir  de magicien. Y’ en a qui créent des choses avec leurs yeux, ils dévoilent, ils donnent à voir, ils révèlent … tu comprends?

Toi, je crois que tu regardais tellement ta propre personne que si tes yeux se posaient sur quelqu’un d’autre c’était pour que ça n’existe plus, que ça ne te dérange plus…
Mes jambes, est-ce qu’elles te dérangeaient? C’est pas vraiment possible, hein?
Ce devait être plus… Moi toute entière alors?”

Odile se regarde à nouveau. Elle a levé carrément sa jupe. Mais elle a du mal à bien se voir, parce que les tissus retombent toujours à un endroit ou à un autre, et que cela la gène pour s’estimer comme elle le voudrait. Quelques pas à droite, quelques pas à gauche, en avant, en arrière. Rien de satisfaisant.

Alors elle se plante  bien droite devant le miroir et fronçant les sourcils comme pour se donner un ordre impératif, elle s’invective.

“ Ma pauvre Odile, il faut le faire… Je sais, je sais … tu vas encore te trouver des prétextes… Pas devant lui… Et le respect des morts, qu’est-ce que tu en fais? Et cetera, et cetera!
Ce ne sont que des excuses, et qui ne valent pas chères en plus! Il est parti, tu le sais bien… Il n’y a plus que toi… Tu es seule. Il n’y a pas de raison de ne pas le faire… Tu déranges personne et tu es chez toi, voyons…”

Elle se décide à se dévêtir. Avec assurance d’abord, la jaquette qui tombe à ses pieds. Puis une sorte de tablier qui la recouvre toute entière. Jusque là, tout semble possible, permis…Elle le fait chaque jour, dans sa chambre, à la lumière.

Mais la voilà à ces couches de lainages et de cotonnades qu’elle ne reconnaît que de ses mains et dont elle ne sait presque rien des couleurs et des coupes. Elle sait leurs épaisseurs, leurs douceurs, leurs usures, en aveugle.

Devant le miroir, elle se découvre.
Elle enlève un pull, les yeux fermés. Puis elle regarde. Pendant un long moment.
Elle enlève un chemisier. Et recommence
Encore un autre pull, plus mince.
Une liquette.
La voilà presque nue, presque maigre. Epluchée.
Ses jupes et jupons tombent d’un coup.

“ Est-ce moi … tu te le demandes, Maxime?
Tu vois, j’avoue que la surprise, je l’ai aussi. Pourtant, c’est bien vrai que je suis comme ça. Pas si vieille, pas si différente que je ne l’aurais cru moi-même…
C’est parce  que, je te l’ai dit, je reviens en arrière… J’efface à mon tour! Non, non, je n’efface rien! Je recrée, oui c’est ça,  je me recrée… Avec mes yeux, à moi.

C’est ça qui se passe… Je reprends possession des lieux!
J’ai bien fait de commencer par là… J’avais beaucoup trop oublié de choses…
C’est  ce qui arrive quand on perd la tête comme moi,  et quand on perd son coeur … comme toi… Oui, c’est ça… J’ai perdu les chemins qui vont de mon coeur à ma tête, et toi ceux de ta tête à ton coeur. C’est presque pareil, mais ça fait pas mal la même chose..

T’as vu comme je suis jeune, presque aussi jeune que lorsque je t’ai connu…!
Pas vrai?
Pourquoi ai-je perdu la tête? … C’est ce dont je n’arrive plus à me souvenir. Tu le sais, toi.

Maxime, réponds! Réponds!

Devant son miroir, elle frissonne. Elle prend sa grosse jaquette et se dépêche de s’y cacher. Elle se serre tout contre cette laine protectrice, s’enroule dans son odeur.
Son regard qui la croise dans le miroir. Elle voudrait lui échapper, fuir, jusqu’au bout de la vie, se dépêcher de retourner à l’état d’enfant. Elle voit bien comme le temps qu’elle remonte va vite soudain, comme il s’emballe. Elle s’embrouille dans ses souvenirs.

Dans sa main, la petite clef. L’armoire! Si elle l’ouvre maintenant, il n’y aura plus de miroir, plus de glace, plus de jeune fille, plus de danseuse, plus de petite fille! Vite faire tourner cette clef…

“ J’y vais, maintenant, Maxime…

C’est fini pour toi … tu as fini de me torturer, tu ne peux plus m’empêcher, plus rien m’interdire! Tu vois, je vais l’ouvrir et là-dedans, il y a ce que je veux depuis toujours et que tu me refuses. Il y a ma mémoire. Il y a  des étincelles, des perles, des trésors!  Il y a mon envie que tu enfermes, qui va m’être rendue  enfin! Ma liberté, mon âme! Tout ça qui me donnait vie  et joie!

Radin! Pauvre type … Ignoble mari … Sale bête puante … Tu peux t’en aller… C’est moi qui gagne sur tous les tableaux ! Va au diable, va au diable! Je te hais! Tu m’as détruite avec ton silence borné, ton regard sournois qui traînais par terre .. .tes airs fermés, tes habitudes! Va au diable, je te dis … c’est ta place!

Dans cette armoire, il y a notre amour que tu as enterré vivant Je vais le libérer! C’en est fini des secrets! »

La clef tourne . La porte grince. Odile sent son coeur qui s’est remis à battre, son souffle oppressé. Elle est en train d’ouvrir la porte, et enfouie là-dedans, sa petite vie va lui sauter dans les bras. Elle va être heureuse à nouveau. Elle est si excitée.

Voilà la porte est ouverte. Enfin!
Voilà les étagères et la penderie.
Une ancienne odeur lui cogne au coeur…

Alignées, soigneusement, comme neuves, des petites robes. Et là, délicatement pliés, des chemisiers fleuris. Des chaussettes, des souliers vernis…

Odile écarquille les yeux, ses lèvres interrogent…

Epinglée sur la porte et bordée de fleurs presque fraîches, une photo.

Le visage d’ une enfant lui sourit.

Une vague arrive. De loin, de tout au fond de l’ horizon.

Elle vient, elle court vers elle, des pervenches bleues à la main. Elle va rire, elle a ouvert la bouche, elle tend les bras.

Une vague arrive.

Elle est là, sa chevelure blonde qui caresse la plage.

“Maxime!!!”

Texte: Anna Jouy