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la clef-1

“ Sais-tu, vieil homme, qu’ils ont fait pour toi un trou plus profond que pour n’importe lequel des vieux fous de ton espèce?
Si, si… Là, dehors, à quelque cent pas de ta maison. De ta maison, que dis-je, de la nôtre, de la mienne  à moi toute seule désormais…
Oui, là où tu passais chaque jour sans y prêter un regard. Ne pensant jamais que cela aussi serait à toi…

Je dois bien rire! Tu pensais à tout, mais pas à ça … hein! Pauvre imbécile que tu étais… Il est à toi, ce trou. Et moi je suis ici près de la fenêtre, je peux le voir, le regarder et me dire:
Tiens, prends ça encore! Je crois bien qu’avec ce bonus, tu auras enfin ton compte!

T’en voulais encore, et toujours, et toujours! Et moi, je suis là, bien vivante, la seule chose que tu ne voulais pas vraiment. Mais oui! Depuis toujours tu crois m’avoir, mais maintenant tu dois bien le savoir, n’est-ce pas, que je ne t’ai rien donné…
Qu’as-tu donc pensé pendant tout ce temps? Qu’il n’y avait pas de trou pour finir? Et dire qu’il te faille découvrir enfin une certaine “profondeur” aujourd’hui…

J’en suis bien triste, crois-moi… Toi qui n’as fait de ton temps qu’une longue plaine dont tu bouchais les creux et aplatissais les tertres sans cesse, de quoi avais-tu peur?
Hein? Tu croyais bien faire?
Mais à quoi croyais-tu vraiment? C’est de ça que je doute…”

Dans la chambre la plus vaste, parce qu’ils viendront tous, elle en est sûre, Odile a fait ouvrir la table. Elle y a disposé sa nappe blanche et dessus, dans sa tenue d’intérieur habituelle, son vieux mari.
Par la fenêtre, le soleil se couche avec langueur et moire le velours foncé de quelques fleurs déposées à la hâte.

Elle est seule  et depuis longtemps, elle n’a ressenti pareil allégement de l’air.

“ Ce vieux con a encore réussi sans le vouloir à me traiter comme une enfant!
Comme s’il m’avait été impossible de supporter la mort!”

Elle ne doute pas un instant que ce cadeau, bien qu’involontaire, est le fruit, l’unique fruit de cette vie stérile passée ensemble.
Elle est là. En tête-à-tête avec lui. Elle a fermé la porte derrière elle. Personne ne viendra avant la nuit et de toutes façons, elle n’ouvrira pas. Elle veut regarder ce soleil couchant qui va descendre jusqu’au trou béant, à cent pas.

“ T’es-tu regardé mon ami? … T’as l’air de quoi! … Si tu le savais … pour sûr que tu te lèverais d’un bond. Pour faire le beau…
Tu peux me supplier, va… J’ai pas l’intention de te changer. Ce sera comme ça que tu iras! Parce que c’est comme ça que tu étais! Non, non! N’essaie pas de me faire penser à ce que les gens pourraient dire… Que c’est moi qu’ils vont juger et pas toi. Que l’image de la bonne épouse s’envolerait à jamais! Des bêtises! Tout cela je m’en fiche maintenant. Tu partiras comme tu étais vraiment, crois-moi…”

Elle tourne en rond, le regarde de loin. Puis elle se rapproche, et s’en va à nouveau. Elle tient la tête basse, les poings fermés dans son tablier. Elle se concentre, avec une petite colère bien en elle, une colère qui ne peut plus l’envahir comme avant, quand il lui fallait donner un peu de raison à ce mari voleur de sa vie.

“ Je suis bien fâchée encore, Maxime, mais c’est presque fini. Je le sens. Je n’ai plus la rage au coeur comme avant… Quand tu me prenais tout, que tu te servais de moi seulement parce que tu trouvais cela plus simple, plus facile…
Je suis devenue vieille moi aussi et je ramollis! C’est bien ta veine… Tu vas échapper encore une fois à ma colère. Pareil que lorsque tu t’enfuyais bien vite pour ne pas m’écouter et ne pas m’entendre! Y avait-il quelque chose que tu craignais plus que ça … bonté divine! Combien de fuites, d’échappatoires et maintenant la mort! C’est bien toi, ça….”

Odile se frotte le visage. Elle tient ses mains appuyées sur son front et jointes. Un petit sourire lui pince les lèvres.
Maxime imperturbable dort.
Naturellement!
L’impression que c’est à nouveau comme avant la fait frissonner.
“ Il manquerait plus que tu ronfles… Est-ce bien utile de tant t’en dire?” soupire-t-elle.
Elle se lève et rejoint la fenêtre. Le temps est au beau. Une voilure rose est montée à l’arrière de la colline. Le soir va arriver.

“ Quoi ? Que dis-tu? Je me plains encore?

Ca alors! C’est bien ça qui pourrait te faire revenir! Tu en avais l’habitude et tu te délectais de ce seul argument, qui me laissait toujours sans voix.
C’était sûrement le pire… Salir et ridiculiser mes colères…J’avoue que t’étais assez malin…  Y’a pas à dire, c’était bien vu de toucher à mon orgueil!”

Odile ne tient plus en place. Il y a dans la chambre une grande armoire à glace. Elle s’y voit toute ronde, difforme et enveloppée de son éternelle jaquette. Une armoire qu’elle n’ouvrait plus. Ce qu’elle contenait au juste .. elle en avait perdu le contrôle depuis longtemps.

“ C’est la tienne cette jolie armoire? Mais non … c’est à moi maintenant… Tu vois, je peux l’ouvrir… Je sais même où est la clef. Elle est là, dans ta poche. Mais oui, tu vois, je peux la prendre, je sais que tu ne diras rien…
Comme c’est aimable…Ca fait longtemps que je ne t’ai pas vu dans d’aussi bonnes dispositions. Qu’est-ce que tu dis? Que je profite! Oui c’est vrai, c’est un peu de ça, je l’avoue….
Mais tu ne m’en veux pas, n’est-ce-pas? Je ne t’entends pas…

J’en conclus que tu es d’accord! Qui ne dit mot consent… C’est comme ça que tu pensais quand tu ne voulais pas m’entendre. J’ai eu le temps d’apprendre la leçon! T’as pas changé d’avis au moins? Parce que ce serait le moment de le dire…

Je vais prendre la clef. Ta clef. Je vais aller ouvrir cette armoire. Allons, ne fais pas cette tête… Tu sais bien que c’est à moi maintenant… Qu’est-ce que tu veux, c’est ainsi…. C’est bien injuste la mort… Mais des fois, la vie aussi, pas vrai? Ce sont tes secrets? Secrets?

Ah! bon? Je ne vois pas ce que cela veut dire … Secrets? Ça n’existe pas ça … Connais pas en tous cas… Vous le saviez vous qu’il y a des fois des secrets? Dites, vous, oui vous, les anges qui passiez, qui passiez sans cesse dans cette chambre et qui n’avez jamais osé dire quelque chose pour me défendre, bande de lâches, vous y croyez vous aux secrets?”

La main a glissé dans le veston, vers la poche intérieure. Ce veston presque raide de poussières et de taches diffuses, parce qu’il ne voulait plus qu’elle y touche, de peur qu’elle y trouve je ne sais quoi de tellement personnel. Ce corps tiède, presque froid.
La main glisse, elle doit encore trouver son chemin, et le contact de l’homme la fait frémir et  trembler.
Odile ferme les yeux. A la recherche de son premier souvenir avec lui. Elle voudrait ressentir cet effet de paille grésillante sous le feu, de vide absolu, d’attraction céleste de la première fois…Mais le mur est là entre eux, plus fort encore de cette rigidité palpable.

Elle se sent nerveuse soudain, parce qu’elle vient juste de se rendre compte qu’elle aurait pu trouver ainsi une manière de mettre fin à cette mascarade, une manière de lui pardonner, d’effacer tout d’un trait… Si, si elle avait ressenti quelque chose…
Cependant ce n’est pas le cas. Non, il n’y a pas de trait d’union entre elle et cet au-delà, pas de pont suspendu que des lianes auraient caché entre leurs coeurs.

Odile regarde au plafond. Elle a entendu dire que les morts planent à cette hauteur, que leurs âmes s’y envolent comme des vapeurs de cigarettes et qu’elles s’arrêtent  là le temps de prendre le prochain train vers l’ailleurs. Comme s’il leur fallait un temps d’adaptation, un palier de décompression avant d’atteindre la légèreté parfaite. Elle regarde, mais elle ne sent pas non plus. Est-il accroché à cette poutre ou pelotonné dans ce coin-ci, ou celui-là?
Rien de Maxime.

“ Avec la manière que tu avais de me fixer et qui  me gelait, je suis bien sûre que tu n’es plus ici. Je le saurais! T’as dû te dépêcher de ficher le camp…
Maxime! Réponds! Réponds rien qu’une fois!”

La petite clef, entre un calepin et quelques papiers. Odile sort prestement le paquet. Pendant qu’elle y est, se dit-elle, elle ferait bien de visiter toutes ses poches. On ne sait jamais! S’il partait avec d’autres choses du même acabit. Elle en a le courage maintenant et elle sait que bientôt rien que l’idée de le toucher lui sera définitivement pénible avant d’être impossible. Mais sa quête ne lui procure aucune surprise. Mouchoir, paire de lunettes sales, une ficelle et un caillou…

La poche arrière de son pantalon? Comment savoir ce qu’elle contient sans trop le remuer? Encore une fois la main doit glisser pour tâter… Odile se souvient qu’il n’était pas dans ses habitudes de confier des choses importantes à la garde de son postérieur. Cependant, par souci de ne plus jamais y penser, il faut qu’elle vérifie.
Il n’y a rien d’important, que cette clef.

“ Le voilà donc, Maxime, le cadenas de notre amour… Il faut bien que tu comprennes… C’est dedans cette armoire qu’il se tient notre sentiment, tout rabougri sûrement, tout blême et squelettique, comme un enfant battu peut-être, comme un prisonnier de guerre, comme un lépreux … que sais-je? Il y a assez d’images pour que tu comprennes.
Oui… C’est là qu’il est notre amour, enfermé depuis des lustres. Tu avais la clef, tu étais son geôlier… Maintenant c’est moi … Je peux lui ouvrir … si je veux. Lui donner de l’air enfin…

Quand as-tu commencé? Pourquoi?
Je n’arrive plus à me souvenir.

C’est cela qui est ennuyeux, tu sais… Oui, je suis certaine que ça m’aiderait si je pouvais savoir pourquoi… C’est presque aussi vieux que nous et ma mémoire est partie. Je ne sais plus comment tu as cessé de m’aimer!
Dans cette armoire, il y a certainement ce que je cherche. C’est pour ça  n’est-ce pas que tu m’en interdisais l’accès? Tu ne voulais pas que je sache, tu ne voulais pas que je trouve… Ce doit être terrible. je le sens, une horreur sans nom… Et je ne m’en souviens plus…”
(à suivre)

Texte: Anna Jouy