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Mo-3

Le carnet de Mo (extraits)

Maintenant, je conjugue les verbes auxiliaires qui aident : je tente des conjugaisons de mots pour faire poèmes. J’intitule :

Etre avoir été qui sera sera 

Je suis rien, je n’ai miette
Tu es plus que rien, jamais tu n’as goutte
On est moins que rien, on n’a guère que sa langue dans sa bouche.
Nous sommes des êtres humains, nous avons de l’humanité
Vous êtes comme je suis, vous avez langue en bouche.
Elles sont belles, elles n’ont pas un regard pour Mo (sauf Camille).

Avoir la langue bien pendue

C’est être bavard et non baveux
La bave aux lèvres signe de rage
Bravo à ceux qui les bravent
Etre bien disant et mal parlant
Vaut mieux que beau parleur et mal disant
Enfin je crois

Avoir la langue bien pendue
Se dit de ceux qui disent beaucoup
De ceux qui ont la langue agile
Langue souple et docile
De ceux qui dansent les mots
Comme ceux qui battent les mots
Enfin je crois

Pendre la langue pour qu’elle sèche au soleil
Mauvais ça,  idem l’avoir dans sa poche
Une langue en bouche doit garder l’eau
Pour savourer les saveurs savoureuses
La note était salée
J’ai une dent contre ceux qui ont langue de vipère
Enfin je crois

J’ai trois langues vivantes, une moribonde et une pas mieux. Avoir un baiser avec la langue avec une qui serait comme Camille.

Hier, après le travail, j’ai vu Camille à la terrasse d’un café. Il était dix heures du matin et elle prenait un petit déjeuner avec des croissants et un gros livre. Quand je l’ai saluée, elle m’a regardé  comme un triste fantôme. Je ne voulais pas la déranger : elle m’a souri a proposé de m’asseoir à sa table. Elle a expliqué :

« Ne fais pas attention, Mo, je viens de terminer un roman magnifique. On ne devrait pas terminer les bons livres de si bon matin, n’est-ce pas ?
–       Je ne sais pas. Il faut bien les terminer à un moment ou à un autre, non ?
–       Oui, mais le soir, c’est mieux. On peut rester un peu dessus, en rêver la nuit. C’est comme mourir avec le commencement d’une journée, c’est désolant. Mais je suis morbide, je t’embête avec tout ça. Alors comment se passent les cours de français ?
–       Bien, enfin je crois. Un peu déçu que ce ne soit plus toi cette année.
–       Tu sais je passe le master cette année et je prépare un concours pour enseigner ; je n’ai plus le temps pour autre chose.
–       C’est dommage.
–       Madame Vrin est très bien, tu verras. Je l’ai eue comme professeur à la fac. Tu vas progresser très vite.
–       Oh oui, j’en suis sûr. Elle nous fait écrire plus que parler. Dis, quels sont les douze verbes les plus importants pour toi? » Camille a éclaté d’un rire bleu turquoise (est-ce la bonne couleur ?  il y a plusieurs couleurs de rires; le sien était plein de poissons colorés…) puis elle a répondu : « Ca ne m’étonne pas de madame Vrin… Laisse-moi réfléchir Mo… Je dirais être, aimer, lire écrire, vivre, vermillonner… » Une nuit tropicale pleine de crapauds et de grillons l’a interrompue. « Excuse-moi. » Elle a parlé dans son téléphone portable. La conversation n’a pas duré longtemps. J’ai jeté un œil sur ses jambes couleur du miel des vacances, puis j’ai ramassé mon œil pour le poser sur le gros livre, Le Maître des Illusions. Camille s’est levée.
–       Désolée, Mo, il faut que j’y aille. Donne-moi ton numéro de téléphone, je t’appellerai si tu veux…
–       Euh, je n’ai pas de téléphone, mais je peux te donner une adresse mail, si tu veux bien m’envoyer ta liste quand tu auras réfléchi, enfin si tu as le temps.
–       Promis, Mo, tiens écris-la sur la  première page du livre. » m’a-t-elle dit en me tendant un stylo. J’ai écrit le plus vite possible, deux bises sur les joues et elle déjà partie sur ses longues jambes emmiellées. J’ai bu un café et j’ai noté les verbes qui me venaient pour le cours suivant. Vermillonner, vermillonner…

Madame Vrin s’est fâchée après nous. Elle dit qu’il faut apprendre le subjonctif par cœur. Parce que les français ont plein de présents : présent de l’indicatif, du subjonctif, du conditionnel et de l’impératif. Celui-ci est assez facile car c’est celui que l’on entend le plus. Attendez ici, montrez vos papiers, remplissez ce formulaire, soyez à l’heure, laissez les lieux dans l’état où vous les avez trouvés, répétez à haute voix, lisez, écrivez et caetera. Marraine, n’est pas impérative, elle ; elle est seulement questionneuse : est-ce que tu penses que c’est possible Mo ? Je dis « oui, enfin je crois » ou « je ne comprends pas ». C’est grâce à ma marraine et à l’association que je suis ici.

(à suivre)

Texte: Christine Zottele