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Guilhabert chez qui ils venaient d’arriver pour la nuit, les invita à gravir le grand escalier qui menait au logis. Il ouvrait la marche, Guiraud et Jordi suivaient, les femmes se tenant à l’arrière. Ils pénétrèrent, comme en procession, dans une vaste pièce que le jour éclairait par quatre larges fenêtres à meneaux. Au mur, plusieurs tapisseries tissées dans les plus fines fibres représentaient des scènes de la vie rurale : les vendanges, la moisson, la chasse….

Ils prirent place autour d’une longue table en bois d’olivier. Les femmes avaient poursuivi leur ascension jusqu’à l’étage supérieur où, supposa Jordi, devaient se trouver les appartements privés. Les trois hommes demeurèrent seuls. Jordi se sentit gêné. Peut-être Guilhabert et Guiraud avaient-ils des choses à se dire qui ne le regardaient pas. Il offrit de se retirer mais, d’un commun accord, ils lui signifièrent qu’il pouvait demeurer dans leur compagnie. Ils n’avaient rien à cacher devant lui.

— Quelles sont les nouvelles ? interrogea Guiraud.

— Depuis ton dernier passage, il n’y a guère eu de mouvement. Quelques nouveaux fidèles nous ont rejoint. Comme partout. A ce rythme, je ne sais si nous pourrons faire face, l’informa Guilhabert.

— Il le faudra, l’interrompit Guiraud. Nous ne pouvons pas fermer nos portes à qui fuit l’église du diable pour venir vers nous.

L’hérétique avait prononcé cette phrase sur le ton de la fermeté.

— Evidemment, acquiesça Guilhabert. D’ailleurs, cela énerve beaucoup l’évêque, sourit-il.

— Celui-là nous fera tout le mal qu’il peut, soupira Guiraud.

— On le dit en délicatesse avec Rome, mais redoutons le jour où il trouvera les armes qui lui font défaut aujourd’hui, renchérit Guilhabert.

— Ce jour n’est pas encore venu, se rassura Guiraud.

— Si nous continuons à convertir autant de catholiques et à vider leurs églises, ils reprendront la guerre et elle sera plus meurtrière qu’à Béziers ou à Carcassonne, redouta Guilhabert.

Guiraud opina du chef. Son hôte avait raison. Il voyait juste.

— Qu’en pense notre jeune ami ? reprit Guilhabert en se tournant vers Jordi pour changer de conversation.

— Je ne sais rien de tout cela, répondit, intimidé, le jeune voyageur.

— Bien sûr, admit Guilhabert et se tournant vers Guiraud : peut-être pourrais-tu lui expliquer ?

— Il sait que nous sommes d’une autre église du Christ.

— C’est déjà beaucoup, admit Guilhabert.

— Mais je ne connais rien à vos rites, regretta Jordi. Et je n’avais jamais vu de cérémonie semblable à celles auxquelles je viens d’assister. Vous êtes donc de ces parfaits ? interrogea Jordi à l’adresse de Guiraud.

— Je suis un parfait. C’est juste, confirma-t-il. De ferme en château, de bourg en village, de ville en ville, j’apporte la Bonne Parole, je console les mourants et je convertis les âmes afin de les arracher aux griffes du démon.

— Consoler les mourants ?, s’étonna Jordi qui ne comprenait goutte à ce jargon.

— Ainsi que je l’ai accompli devant toi, dans cette maison pauvre, à l’orée du village, où nous nous sommes arrêtés tout à l’heure. Vois-tu, nous n’avons pas peur de la mort, car en nous dépouillant de notre enveloppe de chair, elle rend sa liberté à la parcelle d’Esprit qui demeurait prisonnière en nous. Le consolament est une cérémonie qui pourrait se comparer à votre baptême. C’est le rite majeur qui marque l’entrée dans la véritable église du Christ. Nous l’administrons aux mourants afin qu’ils revêtent l’habit de lumière et accèdent au Royaume dans la paix de Dieu. Et nous, les parfaits, le recevons au commencement de notre ministère comme une initiation aux mystères de notre foi.

— Et vous êtes vous-même parfait ? s’enquit Guiraud auprès de Guilhabert.

— Pas le moins du monde, répondit l’hôte. Mais Guiraud est ici pour donner le consolament à Bérengère, ma femme et à notre fille aînée, Béatrice afin qu’elles deviennent des parfaites.

— Des femmes peuvent devenir parfaites ? s’étonna Jordi, stupéfait par cette révélation.

— Bien sûr, approuva Guiraud. L’Esprit ne fait pas de différence entre les sexes.

Ces mots plongèrent Jordi dans un abîme de perplexité. Il n’avait jamais rien entendu de pareil auprès de ses maîtres, si bien que Guiraud, sentant le désarroi de son compagnon de route, se sentit dans l’obligation d’expliquer.

— Notre sagesse nous apprend que l’Etre primordial a subi une séparation au moment de sa chute du Ciel  vers la terre où Dieu l’avait envoyé pour donner la paix aux hommes dont la création lui avait échappé. Mais cet Ange, séduit par le principe du Mal, tomba dans le monde et fut emprisonné dans la chair sous la forme d’hommes et de femmes.  Seule la chair nous différencie. L’Esprit, au contraire, nous rassemble car nous portons en nous une parcelle de cette entité primordiale. Et c’est pourquoi il est important pour nous, cathares, de faire bonne fin, c’est-à-dire de revenir dans l’Un originel après nous être dépouillés de notre enveloppe mortelle. Donc, comme tu vois, rien, dans notre doctrine, ne s’oppose à ce que des femmes exercent un ministère, au même titre que les hommes.

Il se faisait tard et Guilhabert réalisa que ses invités n’avaient sans doute rien mangé. On leur servit un repas composé de poisson séché et de pain sans levain.

La journée avait été longue. Jordi demanda à se retirer. Il fut conduit dans une soupente où il trouva un logement agréablement parfumé. La couche dans laquelle il s’allongea était douce et sentait le jasmin.

 

Texte et photo: Serge Bonnery
Photo : maison bourgeoise de l’époque médiévale à Gaillac, dans le Tarn.