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L'enfant de l'escalier

C’est un enfant.

Un vrai. Un de ceux qui ont traversé tout le temps de leurs jours sans jamais dévier de leur âme.
Il est prêt. Venu jusqu’à chez moi. Non pas pour moi mais pour cette seule et unique chose qui soit précieuse chez moi, mon chat.

Il a attendu patiemment le bon jour, le bon moment pour me faire sa visite. Il sait que je suis cette personne très occupée, qui se jette avidement sur les poignées de secondes, les extraits de minutes, les distillats d’heure qui se présentent à elle pour en sucer le gras.
Il sait tout ça. Et tant de choses encore…

Comment c’est que j’ai toujours la porte close quand bien même je suis chez moi.
Comment c’est que je me terre dans les plumes fines de mon duvet pour m’empêcher de m’envoler tout droit en haut vers le nuage des autres plumes.
Comment c’est que je viens lui ouvrir avec l’air d’avoir ramé des galères de mer pour parvenir jusqu’au seuil de ma porte.

Il sait tout ça et tant d’autres choses encore.

Il sait que je fais tellement semblant et que je suis toujours au théâtre. Ça lui convient. Il n’aime pas que la vie soit sérieuse. Elle lui fait peur et chez moi, tout semble un jeu encore.

Je sais y faire… semblant. Et ça lui convient.

Il monte quand je suis là. Ce sont les bonnes heures, les bonnes minutes, les bonnes secondes. Tout va pour le mieux. Et lui, il a les mains prêtes pour caresser ce fichu animal qui vit en ma compagnie.
Il l’a appelée George. Sans S parce que c’est une fille et que moi j’écris. Mais je l’ai rebaptisée en cachette…Boa-Boa.

Un serpent à poils dont les motifs sont si parfaitement symétriques que j’en reste à chaque fois émerveillée et inquiète. Comment la nature s’y prend-elle pour faire ça ? C’est  d’une si évidente magie…

Boa-Boa me prend pour un félin, plus grand certes et puis rose essentiellement. Mais je suis quand même de sa race ; elle m’a prise sous son aile, osons l’audace. Moi, étrange spécimen handicapé probablement à son regard silex. Et c’est ce qui doit motiver cette forme de pitié qu’elle semble éprouver à mon égard et cette façon quasi médicale qu’elle a de vouloir me soigner de câlins et de poses systématiques de son corps-cataplasme sur les lieux douloureux de mon être.

Quand l’enfant arrive, la chatte comprend qu’elle va en prendre pour des jours de bonheur. Qui prend comme lui, autant de plaisir à la tripatouiller sans vergogne, à la faire sauter d’un mur à l’autre, à la gaver de suçons et de je te tiens tu me tiens par la moustachette ?

Elle devient un royaume, une planète, un monde à elle toute seule. Juste parce que ce bout d’humain, cette portion congrue de mec, la trouve à son goût. Une véritable diva, une bestiole de tous les diables, inventée par un dieu lubrique pour se contorsionner sous l’effet d’une main. Boa-Boa.

Elle est comme moi en somme. Ou alors…oui, je suis comme elle. Enfin, comment savoir ?

Tout son temps elle le passe dans ces murs peints en compagnie de quelques images fixées au mur ; un monde étroit, raccourci, rétréci de toutes parts. Comme le mien en somme. Celui dans lequel je l’ai enfermée, elle ; celui dans lequel je me suis refermée moi.

Elle va d’angle en angle et parfois saute en l’air comme si elle avait à faire front à quelques esprits. Et je fais comme elle, pareil à elle, sans comprendre que tout ce qui me frappe le cerveau est l’imaginaire apport de manques envahissants.

Il n’y a pas d’endroit autre dans lequel elle pourrait vivre.
Je suis le lien qu’elle entretient avec l’entier de l’existence. Et elle, celui qui donne encore existence au lien en moi. Parfaite dépendance, état continuel de survie qui nous maintient elle et moi dans une cohésion de souffrances et de plaisirs multiples.
Nous avons ensemble nos relais, nos vibrisses, moustaches et plume de l’oiseau en cage que je suis.

Quand elle entreprend de parler avec moi, que je la vois tenter vainement de sortir d’une extension de mâchoires une phrase, que je suis là à recueillir ces mots absents, je m’inquiète du chant des oiseaux et de la main de Saint François. Je me sens parvenir enfin à l’état animal et qu’il est temps pour moi de renoncer à la parole que je pleure tant.

Elle se couche sur le dos, dans un étirement total, longeant le radiateur. Identiquement à moi quand je prends la largueur du lit pour me donner l’illusion de la présence et de la chaleur.

Elle va poser, sur la bordure d’une étroite fenêtre. Modèle de sagesse et de tranquillité, affûtant son regard au vol des mésanges. Tuant et dévorant son rêve volatile.

Identiquement à moi quand je sors ma peau et que je montre mes dents dans un sourire sorcier à d’autres humains que j’épinglerais bien à mon tableau de chasse.

Boa et moi.
L’enfant sent tout cela.

Peut-être vient-il ici dans l’espoir de moi ?
Peut-être vient-il ici pour que jamais je ne me laisse pousser la moustache ?
Peut-être est-il cet ange que j’interpelle chaque jour dans l’espoir qu’il fasse mes murs moins serrés et mes respirations plus vastes ?
Peut-être vient-il juste pour que j’ouvre la porte ?  Que je reste du monde des humains.

Il est venu mais je dormais. J’étais dans un pays de contes, dans les ronces entrecroisées enveloppant les châteaux. Une statue de sel, une femme crapaud, un caillou.

Impavide être humain en attente ou en métamorphose de perle.

Il a pris mes chaussures et écrit : je reviendrai.

Texte : Anna Jouy