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Celibidache-3

Ma belle-mère était une juive allemande échappée d’Allemagne en 1936 qui ne nécessitait guère un déguisement, car elle était une rousse aux yeux turquoises. Coquine, elle parlait avec un accent attractif, aimant y ajouter parfois  des phrases allemandes un peu vulgaires pour lesquelles son père lui aurait donné une sévère fessée. Quand en mars, aux parcs , venaient les narcisses, elle murmurait “Narzissen, Narzissen, das Leben ist beschissen”, ce que je ne peux pas traduire, car je ne trouve pas dans le Larousse  une fleur dont  le nom français rime avec ‘la vie est une merde’. Bon.

Elle avait le don de pouvoir tirer les secrets les plus intimes d’un inconnu en moins de dix minutes. Vivante, coquette, même en son grand âge encore en possession de belles jambes dans des chaussures très féminines, elle n’avait aucun problème pour aborder en pleine rue un monsieur (ou une dame) et commencer avec lui une conversation animée. En quelque peu de minutes, elle savait tout.

Quel était le secret de sa technique presque hypnotique ? Je pense que c’était une combinaison de ce qui suit:

–       un fort intérêt pour la Condition humaine
–       l’oeil pour reconnaître un type de loin, sans même avoir échangé un mot (elle n’était pas infaillible, mais presque).
–       l’instinct de poser une question directe, dès le début, qui bousculait l’auditeur (préférablement) ou l’auditrice dans le vertige de se savoir finalement connu par quelqu’un.
–       la capacité d’écouter sans interrompre le parleur, en fixant les yeux de l’autre avec ses propres mares azures hypnotisantes.

Je pense que j’ai hérité de son don par des gènes extraterrestres, car depuis sa mort en 1985, des expériences similaires m’arrivent avec quelque régularité.

Il y a quelques jours, sur medici.tv,  je regardais avec fascination Sergiu Celibidache, qui faisait jouer par son orchestre munichois du Ravel et Debussy d’une manière féerique. En 1994, deux ans avant sa mort. Devenu économe en ses gestes, dirigeant souvent avec les doigts et les sourcils, regardant à droite et à gauche, son beau visage alternant entre furieux et riant, il éleva tous ses musiciens au plus haut niveau.

Abasourdi, je regardais Celibidache. Le portrait craché d’un monsieur que j’ai rencontré dans un café italien l’autre jour, ici à La Haye. Visage, gestes, mimique.

On prit un ristretto (les vieux sont toujours en hâte). Je lui posais quelques questions intéressées et voilà, ça coulait.

“J’étais tout seul pendant quelques semaines donc, là-bas à Beyrouth, il y a plus de cinquante ans, en attente de ma réaffectation. J’avais déjà introduit mon successeur, il était en pleine action, n’avait plus besoin de moi, mais ma compagnie m’avait dit de ne pas bouger tandis qu’ils se décidaient sur mon nouveau poste. Ma femme et ma fille étaient déjà parties vers ma belle-mère à Paris, car notre deuxième fille était sur le point de naître. Je m’ennuyais à mourir.

Un collègue d’une autre compagnie m’invita pour une fête dans son appartement. Je n’en avais pas envie, mais il insista et j’y allais contre mon gré. Je me fis invisible au bar. On dansait, mais je ne voulais pas.

Mon ami me tira de mon tabouret de bar et me présenta à une jolie femme timide, aux cheveux noirs et yeux foncés. Je pensais qu’elle était égyptienne ou libanaise, mais son nom était Heather Blackburn. Son père anglais avait été officier de l’Arab Legion et avait connu T.E. Lawrence, donc on a eu une belle conversation. Je ne pouvais guère faire autrement que l’inviter pour une petite danse.”

L’homme, sans doute octogénaire, a commandé encore un ristretto et repris son histoire.

“J’ai dansé toute la soirée avec elle. Vous n’allez pas me croire, monsieur, mais après une demi-heure je savais que je dansais avec la femme de ma vie… Mais j’étais marié … avec mon amie de jeunesse… que je connaissais depuis nos seize ans … nous étions inséparables depuis plus de dix ans … liés comme frère et soeur …  j’étais stupéfait, ne sachant pas quoi faire… comprenez-vous ? Comprenez-vous, monsieur? ”

Je hochais la tête, en signe d’affirmation.

“Je n’ai dit rien de cela à cette femme. Tout s’était passé correctement. Je l’ai poliment remercié pour cette belle soirée et je suis rentré chez moi. J’étais stupéfait. Je n’ai pas pu fermer un oeil? Comprenez-vous ?

Quelques semaines plus tard, je suis finalement rentré à Paris, heureux de revoir ma femme et mes deux filles. Deux, car la deuxième était venue, un peu prématurée. J’étais ravi.

Après une heure, ma femme me fit remarquer “Je pense que tu es amoureux!”. Je me suis énervé, car j’étais si heureux de la revoir, et je lui ai demandé ‘pourquoi tu penses cela ?”

“Tu es changé”, dit-elle…

… L’homme soupira et se leva. Il dit : “Bonne journée, monsieur, merci de m’avoir écouté” et se dirigea vers la porte.

“Et Heather Blackburn?”, demandais-je. Peut-être je n’aurais pas dû poser cette question.

L’homme se retourna lentement, avec un sourire à la Celibidache.

“L’année passée, nous avons célébré notre cinquantième anniversaire de mariage. Au revoir, monsieur”, dit-il, avant d’ouvrir la porte et de sortir d’un pas léger.

Texte : Jan Doets