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Le Barbare érudit avait déjà le traîneau préparé, les chiens nourris et les rênes en main. Il me jeta un regard foudroyant. Il est vrai que la dernière, j’étais. Liseuse, agenouillée sur la glace scrutait les signes. L’Arpenteur d’étoiles s’était déjà rendormi la tête sur l’épaule de Tisseuse. J’avais eu du mal à réveiller Pluie de mots, la benjamine, qui pleurait encore dans mes bras. Comme moi, elle ne supportait pas qu’on la réveille, qu’on interrompe le fil de ses rêves.

Lautreje nous fit une place à ses côtés. Elle tendit un biscuit à Pluie qui oubliait déjà son rêve. Nous observions tous Liseuse. L’oreille droite, séparée de la glace par un simple foulard en soie, écoutait se déchirer la terre. A des milles de là, elle la percevait et tentait d’en mesurer la progression. Elle indiqua à Barbare une direction et vint se blottir contre Joueur enveloppant d’une nouvelle couverture son précieux hang.

Au complet, serrés dans le traîneau, prêts à partir nous étions. Barbare son cri célèbre poussa, son cri de toutes les voyelles empli, et les chiens qui, ses couleurs reconnurent, s’ébranlèrent aussitôt.

De nouveau, en partance nous étions. Le vent sifflait dans nos oreilles. Piaillaient de joie les enfants. Les jumeaux, surtout. Huit êtres humains et dix chiens. La glace rompait, un peu plus loin. Pour l’instant, elle nous portait, nous glissait vers un ailleurs, un à-venir inconnu dont nous n’attendions qu’un répit. Mais un jour, elle romprait, et avec, tout ce qui nous reliait à ce monde.

Le monde avait craqué bien avant elle. Un monde scindé en plusieurs mondes, avec aux deux extrêmes, ceux du Grand Nombre et les quelques Grands Nommés. Ces derniers étaient bien mal nommés car de grand , ils n’avaient pas le coeur assurément ; ils avaient tant manoeuvré, tant mal oeuvré qu’il restait bien peu du Grand Nombre.

Après famine, désespoir, suicides, ceux qui avaient survécu s’étaient ensauvagés au point de n’accorder à la vie humaine qu’une valeur toute relative. Valeur d’échange tout au plus. Le Barbare Érudit nous avait expliqué qu’en d’autres temps, les hommes avaient cru pouvoir régler tous les problèmes avec une valeur d’échange appelée monnaye je crois; ça avait perduré des siècles et des siècles mais le système n’avait fait que creuser l’écart entre le Grand Nombre et les Grands Nommés jusqu’à la Grande Catastrophe du XXIe siècle.

Je n’avais pas trop suivi son raisonnement, car à cette époque, j’étais en amour pour le Creuseur de Paroles. Mais en tant que chroniqueuse de la geste de notre communauté, me concentrer sur notre périple je dois et ce qui nous a conduits ici.

(à continuer 18 novembre 2013)

Texte : Christine Zottele