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l'attente

Je t’ai attendu.

Je t’ai attendu avec Moustique, ou nous t’avons attendu, ou j’ai accompagné l’attente de Moustique.

Nous étions amis, tu sais, lui et moi.

Le jour où tu es venu me le confier, pour un quelque temps qui s’est étiré longuement, il t’a suivi jusqu’à ma porte, il a essayé de se faufiler derrière toi, il est resté un moment en arrêt devant le battant fermé, avant de me regarder avec ses yeux débordants. Je lui ai dit bonjour, j’ai mis la main sur son cou, il s’est aplati, respirant doucement.

Et puis nous nous sommes souvenus que nous nous connaissions, comme des bouts de toi, et nous avons mis au point les rites de notre compagnonnage.

Quand j’ai reçu ton message, je ne crois pas qu’il ait compris mon annonce.

En approchant de ton quartier où nous n’étions pas revenus, j’ai cru le sentir aux aguets, mais quand je lui ai demandé s’il reconnaissait il m’a regardé avec un vague étonnement. Au coin de la rue pourtant il s’est mis à vibrer, oh imperceptiblement, mais son allégresse courait vers moi le long de la laisse, ou je l’ai cru.

Tête levée avec une impatience joyeuse il m’a observée pendant que j’ouvrais la porte cochère, et il a filé dans l’escalier comme une fusée rousse.

Mon doigt sur ta sonnette a troublé le vide de ton appartement… il était très tôt, les occupants de l’immeuble étaient presque tous partis vivre leur journée, mais tu avais oublié ou n’avais pas jugé utile de préciser une heure, et n’avais pas, non plus, répondu à mon mail interrogatif.

Alors nous avons attendu.

Une femme est descendue avec son couffin, nous a regardés et salués.

Nous avons attendu.

La lumière en tournant à fait glisser les images des fenêtres sur les murs.

La femme est revenue, s’est arrêtée quelques marches avant notre palier, pour reprendre des forces, peut-être, ou parce qu’elle était surprise de nous voir toujours là, elle m’a demandé si mon ami rentrait – elle a dit « mon ami », je ne me souvenais pas d’elle, mais elle si, apparemment –, je lui ai dit que oui, en principe, mais que ne savais à quelle heure, elle m’a répondu qu’elle me souhaitait une courte attente, Moustique a reniflé son couffin, il avait faim, moi aussi, elle l’a caressé, elle est montée chez elle.

Moustique m’a regardé, je l’ai regardé.

Je lui ai dit de ne pas bouger. Je suis allée sur le boulevard acheter un sandwich à la viande. Je suis revenue.

Deux gamins, retour de l’école, étaient devant Moustique couché sur ton seuil. En me voyant arriver, ils ont détalé vers les étages supérieurs. Moustique ne bougeait pas, ils ne l’intéressaient pas, il n’était plus que statue du chien fidèle et patient… mais dès qu’ils ont pris un virage bruyant sur le palier intermédiaire pour entamer la volée suivante, il s’est levé, s’est planté devant moi, guettant mes gestes. J’ai ouvert le sandwich, ai posé la viande sur la feuille de salade devant lui, il m’a fait la grâce d’un regard reconnaissant.

Nous avons mangé, nous avons attendu.

La tache de lumière posée par les fenêtres a fini son circuit.

Nous avons entendu la porte cochère se refermer avec la violence dont tu avais l’habitude. Moustique s’est dressé, tendu, aux arrêts, et puis s’est recouché déçu, tache d’une rousseur un peu plus chaude que celle du bois de ta porte ; le martellement sourd de la course de chaussures de sport dans l’escalier ne pouvait être tien.

Un jeune-homme est passé, très vite, a grommelé quelque chose à quoi j’ai répondu « bonsoir ».

Nous avons attendu.

Il y a eu de nouveau le bruit de la porte, en bas, mais plus doux, et puis deux voix, et là nous nous sommes redressés tous les deux.

Je n’ai pas pu retenir Moustique, il a filé, je t’ai entendu protester en riant quand il s’est jeté sur toi, je t’ai entendu le présenter, j’ai entendu un petit rire féminin.

Vous êtes apparus. Moustique, devant, a couru vers la porte, me bousculant un peu. Tu souriais. Tu m’as dit « merci », j’ai répondu « de rien », j’ai salué ta nièce, heureuse que ce soit elle, j’ai regardé Moustique, il ne me voyait plus…

J’ai commencé à descendre. Tu as crié une invitation, je crois. Je n’ai pas répondu.

Texte et photo : Brigitte Celerier