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Ne pas ouvrir les yeux. Le rêve me fait ses histoires ; il écrit mieux que moi. Toujours ce moment de l’aube, entre fossé et chemin. Il faut me hisser hors de là et chercher à rattraper le livre de la nuit. Le livre d’un rêve inexprimable. Me confronter chaque matin à cette histoire en images, ce récit qui est indicible et qui reste encore quelques heures sous mes paupières mais ne saura jamais apparaitre sur la page. Épuiser le songe en le racontant avec force et rapidité, mettre vite des mots, le scénariser avant de le voir disparaitre. Le film à l’envers en somme. Sentir alors combien les doigts ne savent pas, ne peuvent pas courir, comment les choses tout autour s’en prennent à eux pour les freiner. Comme cet handicapé dont je tente de raconter l’histoire. Des outils qui bafouillent et la langue qui part comme un son, parmi d’autres sons. Se diluant. Essayer malgré tout de tenir le souffle entre les lèvres. Répéter et puis peut-être écrire. Mais le sommeil avec le jour s’ouvre sur une chambre et la chambre sur d’autres pièces encore, sur la cuisine, sur la cafetière et sur ces escaliers. Ensuite la maison ne cesse encore de s’élargir, d’aller faire la gueuse au grand monde, de se vouloir du monde. Cet endroit est trop grand, trop délayé pour retenir le chant de la nuit, le discours confus et formidable qui brasse dans ma tête. L’endroit que j’habite est un enclos bien trop vaste pour écrire. J’y jette un caillou, et c’est tout un étang qui griffonne et je ne suis plus qu’une catapulte et rien d’autre. Je dois me replier. Je dois me rendre dans un espace petit – il ne parait pas toujours si étroit, cela dépend de bien d’autres paramètres que ces murs. Je dois trouver dans cet endroit petit, une niche encore plus fermée et close et impénétrable. Dans cette maison-là, qui pourrait loger une famille, je cherche l’angle mort, je cherche à trouver cette peur du monde qui me referme sur moi et m’isole. Comme tout pareil, quand je suis dans un lieu houleux, dans un café bruyant et sonore, quand je suis dans un train de vacarmes, là où je ne peux que me réduire à l’état d’une mince voix qui balbutie, avec un crayon dans les doigts. C’est le bureau, une petite chambre, l’ordi est posé sur un tableau de Sugnaux, un format affiche protégé par du verre. Il n’y a pas de place là-dessus non plus. Il ne m’en faut pas. Je n’en veux pas. C’est mieux, je resserre l’espace, je le limite. Juste ce chevalet et ce tableau détourné de son usage. La lampe qui me fusille, droit devant. Un point fixe qui brouille la vue. Je rétrécis le champ de mes perceptions. Alors par moments, j’entends que ça remonte ou revient ou émerge, je ne sais pas trop. Quelques mots, souvent comme un épuisement rapide de ce que je voudrais écrire, parfois une plus longue fréquentation de l’ensevelissement. Entre la fatigue du corps qui demande, vieille chienne, qui réclame, que je m’occupe d’elle, et puis cet épuisement de la tête que je veux mais que je ne parviens pas à obtenir… L’absence de forces et la force de ces présences bavardes sous le crâne. En lutte. Je ruse avec mes rendez -vous d’écriture. J’essaie toutes les heures, je me tiens prête. Souvent quand je lâche prise, les mots me narguent et tombent sur la feuille. Je pense à la mer, elle me semble si proche de mon état, plane et pleine de crêtes aussi. Une immense étendue et moi confinée sur un transat, ici dans mon salon. Qui ferme les yeux, qui me dis que la page est pareille à l’étendue, qui me dis que le silence du récit est pareil. Et que je suis aussi à regarder l’horizon quand j’attends un cargo, le début de l’histoire. Au fond, la masse du marché, la foule quoi, c’est aussi cette dissolution de mon bruit dans le bruit. Et cet homme sur sa chaise roulante, comme un rappel de cette nécessité de l’encerclement, de la réduction pour s’imposer à moi. Juste mon être immobile qui écrit, comme lui immobile en lui et si projeté dans le trafic.

 

 

Texte et image : Anna Jouy