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photo LSV2

(Une Heure sur Terre)

 

Dans ce noir, on est d’abord resté silencieux. Au prix d’efforts difficiles à décrire, on a fini par retrouver la parole. C’est là qu’on a compris. On pouvait la laisser passer, cette nuit. Elle finirait bien par céder. Par se perdre dans l’air d’un matin et de son léger frémissement. On ne souffrait plus d’un vide insurmontable. On souffrait d’autre chose.

On souffrait pour les malheurs à venir. Ces malheurs que l’on pressentait, puis que l’on a vu très clairement. Comme des orages dans l’obscurité. D’abord la nuit. Puis les éclairs terribles. Ils nous cernaient. Ils couvraient l’horizon d’un véritable feu. Certains ont choisi de se terrer pour ne pas être aveuglés. D’autres ont voulu fixer cette lumière fascinante. D’autres encore, ont décidé de vivre avec. Et d’attendre. D’attendre qu’ils s’effacent. Ou bien qu’ils cèdent la place à autre chose. Ce déferlement électrique avait tout modifié.

Ces derniers ont quitté la Terre. Je veux dire qu’ils ont été les premiers à postuler auprès de la Compagnie. « Le retour des pionniers ». C’est comme cela que l’évènement fut présenté dans l’ensemble du média-corpus. On savait tous depuis des années ce qui se préparait. Mais bien sûr quand le jour du basculement arriva ce fut tout de même un énorme choc. Une « déflagration civilisationnelle ». Les premiers véritables emplois disponibles en dehors de la Terre. Rien à voir avec les premiers hommes et femmes dans l’espace. Ceux-là étaient des scientifiques, des gens extraordinaires. Tellement extraordinaires que leur destinée, si elle pouvait fasciner, ne soulevait finalement pas l’imaginaire collectif. Sauf, sans doute, à préparer doucement les esprits.

Et puis, un matin, c’est arrivé. « L’Annonce ». Tout était prêt. Techniquement,  juridiquement. Plus aucun obstacle. Rien. On ne pouvait plus reculer. On venait de vivre quelques décennies incroyablement dangereuses et fascinantes. La technologie avait tout renversé, tout détruit d’une certaine façon. Plus rien ne pouvait tenir debout. Rien ne résistait au rouleau compresseur d’une matrice devenue folle. Une chose pourtant fonctionnait encore au quart de tour. Sans accroc, sans concurrence réelle, sans révolte, sans disfonctionnement majeur. La science. Et particulièrement celle qui visait les planètes. Au sens propre.

Pendant que le monde sombrait en apparence dans le chaos, la Compagnie elle, forgeait peu à peu son avenir. Par extension l’avenir de toute l’humanité. Ce matin-là, la nouvelle tomba instantanément, sur tous les supports informatifs possibles et imaginables, et dans le monde entier. On a coutume de dire sur Terre – puisqu’il faut à présent parler ainsi – qu’il y a des nouvelles, des évènements si importants, que chacun se souvient de ce qu’il faisait à ce moment-là. Moi, je jouais de la guitare, et sur mon avant-bras s’est affichée cette notification. A même la peau, j’ai distinctement vu apparaître une flopée de posts, news, commentaires, partages et tweets. Mon avant-bras scintillait comme jamais. Ça m’a fait mal aux yeux. J’ai pensé déconnecter le faisceau de connexion. Mais ce que je parvins à lire était tellement incroyable que je ne l’ai pas fait. Dans la nuit  – heure locale française – la Compagnie avait publié une annonce. Elle recrutait une première vague d’ouvriers, de techniciens et d’ingénieurs de l’espace, pour des postes à pourvoir sur la Lune.

C’était par ailleurs une annonce tout ce qu’il y a de classique dans sa formulation. Postes à pourvoir, qualités requises, salaires proposés. Evidemment, compte tenu de la localisation des emplois proposés, elle contenait une innovation. Une sorte de stage de préparation, pas si long au final, de quelques mois à peine. Mais aucune mention concernant un danger quelconque, une prise de risque exceptionnelle. Non. Tout semblait d’une normalité confondante. Tout semblait sous contrôle. Ca l’était effectivement.

J’avais en tête l’incroyable complexité des vols spatiaux, les entraînements insensés que devaient subir les spationautes. Toutes ces années avaient servi à valider des procédures, à tester les résistances, à mettre au point des milliers, peut-être des millions, de solutions.

Je me souvenais de ces hommes et de ces femmes, parmi les premiers à vivre l’expérience spatiale. Ils étaient tellement exceptionnels, tellement diplômés, tellement hors-normes, que jamais je n’aurais imaginé que des emplois seraient proposés ainsi et aussi rapidement.

Je me souvenais des premiers pas sur la Lune, de la Navette, de la Station Internationale, de la face cachée conquise par la Chine. Autant d’étapes que nous avions vécues, je m’en rendais compte ce matin, avec admiration, mais dans une sorte d’effroi. Comme si cela ne nous concernait pas vraiment.

La vie sur Terre, l’extinction des espèces, les drames écologiques, la démographie devenue incontrôlable, tout cela semblait inéluctable. Insoluble. Nous dérivions tous, d’un bout à l’autre de la planète, versés dans une mélancolie pesante. Les déséquilibres étaient devenus tels que les élites avaient renoncé depuis longtemps au moindre contrôle collectif. Seule résistait la technologie.  Surtout celle qui savait capter l’attention. Elle avait d’abord broyé la concentration individuelle, puis tué les régimes démocratiques, avant de saborder l’éducation. Le divertissement régnait en maître.

On parla même d’effondrement du quotient intellectuel. Des générations d’enfants stupides, violents, incontrôlables déboulèrent dans les écoles. Ma femme, professeure, pouvait en témoigner. Sa profession était devenue l’une des plus difficiles qui soient. Son métier venait tout juste d’être ajouté dans la liste des carrières à risque maximal.

La Compagnie avait pris de court ses concurrents. Elle avait disséminé sur toute la planète des succursales et des laboratoires. Elle y menait ses recherches dans une discrétion quasi militaire. Les commentateurs et les experts soulignaient qu’il était impossible qu’une telle organisation privée ait pu s’organiser ainsi sans le soutien de puissances étatiques. Les ressources terriennes s’étaient brusquement amoindries au cours des dernières années. On commença même à parler de l’arrêt de certaines industries. De la mise en place de restrictions massives. Le chaos final semblait se rapprocher dramatiquement. L’économie mondiale n’avait plus de direction, et des monstres – Apple, Samsung, sociétés pétrolières, automobiles – n’étaient plus que des groupes ingérables secoués par des grèves, des révoltes violentes.

Ce que l’on ne pouvait pas deviner c’est que derrière ce tableau apocalyptique se construisait peu à peu un autre monde. Loin des polémiques, du travail contradictoire des lobbies, des règlementations de plus en plus insensées. La science venait de réussir un coup magistral. Les méta-médias d’abord, saturés par l’information brute, se remplirent très vite d’experts en tout genre. Bien sûr, les premiers incidents éclatèrent.

Je basculais sur mon écran d’ordinateur. Je le dépliais pour profiter pleinement d’un spectacle inouï. On pouvait parler d’hystérie pure. Des économistes mettaient en doute la réalité de cette annonce. Alors même que la Compagnie avait dépêché ses meilleurs spécialistes en communication sur tous les supports. Le doute s’estompa au fur et à mesure des explications et des preuves irréfutables. D’ailleurs les réponses à l’annonce affluaient par millions et du monde entier.

Comment la sélection allait-elle s’opérer ? Tout paraissait prévu. L’intelligence artificielle prenait le relais des recruteurs « humains ». Chaque profil serait analysé à une vitesse stupéfiante. Et bien au-delà des éléments fournis. Les réseaux sociaux avaient permis depuis des années une accumulation fantastique de données sur la quasi-totalité des individus. Compétences, loisirs, études, emplois occupés, caractère, maladies physiques ou psychiques, troubles du comportement, antécédents de toute nature. Tout avait été soigneusement transmis par chacun d’entre nous. Puis collecté peu à peu, archivé par la Compagnie. La légalité de cette action fut évidemment mise en doute. Mais il était bien trop tard pour contester quoi que ce soit.

A cette heure, les robots recruteurs faisaient déjà leur choix en scannant des milliards d’informations.

Un instant, je délaissais mon écran. Je tournais mon regard vers la fenêtre. Sur laquelle venait de se poser une mésange.

L’espace pouvait-il abriter quelque part une chose aussi belle ? Et si jamais nous laissions sur Terre le plus précieux de l’univers ?

Il n’était question pour la Lune que de mines, d’Hélium 3 et d’autres gisements encore. A coup sûr ils sauveraient notre environnement terrestre, c’était l’argument de la Compagnie. Ils nous projetteraient dans un développement sans limite, enfin délivré des crises. Les dangers, s’ils existaient, n’étaient rien au regard de l’effondrement à venir. Il fallait se faire à cette idée. Même si les dernières découvertes concernant l’univers indiquaient qu’il n’était probablement qu’un infini gisement de matières premières et énergétiques.

Bientôt, nous connaîtrons les premières naissances extra-terrestres. Elles seront le fait de l’espèce humaine. Bientôt notre Terre sera transformée en jardin de l’univers. Le seul et l’unique. D’où l’importance absolue de ne plus l’exploiter. C’était l’argument ultime de la Compagnie pour éteindre les critiques.

Les Livres dans leur naïveté dangereuse n’avaient peut-être eu que cette intuition. Sublime et terrible.

Approche

Approchant de toi

comme d’une

planète ambiguë

sans m’effondrer

dans le rouge

minéral d’une terre

poussiéreuse

nos corps retrouvés

fragile pensée

qui soulève le

temps les journées

 

 

Texte et photo : Yan Kouton