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pour les cosaques - en souvenir

Sur le large palier, à côté de la grande porte vitrée toujours ouverte sur la grande pièce et sa cheminée, il y avait ce fauteuil ancien, à l’assise paillée, peint de blanc légèrement grisé, au dos tendrement cintré, aux accoudoirs tapissés d’indienne s’écartant légèrement pour que les grandes jupes s’évasent avec grâce et, montant les dernières marches, il a cru voir fugitivement une femme un peu ronde, aux doux chignon croulant, au tour de cou perlé qui souriait de ses yeux bleus devenus transparents, dans sa robe de soie noire encadrée par les montants.

En posant le pied sur le palier, en s’approchant il a souri de surprise en découvrant sur la paille ce bouquet très défraîchi d’immortelles séchées et de chardons décolorés par l’âge, noué d’un réseau de gros fils de soie verte, et, comme il se penchait pour le prendre, la vieille femme qui s’avançait pour l’accueillir, la mère de son ami, lui a saisi le poignet.

– Il ne faut pas y toucher, il garde la place… nous vous attendions, soyez le bienvenu… ce bouquet c’est un des petits interdits secrets de famille, il y en a d’autres dans la maison, très peu secrets d’ailleurs mais qui demeurent assez vivants pour qu’ils ne soient pas transgressés.

La maison avait peut-être des secrets, mais en retrouvant Jacques, en découvrant son frères et ses soeurs, en tournant sur lui même pour prendre possession de sa chambre, en écoutant, sur une chaise de fer à l’ombre d’une pergola dans le jardin, les projets pour la soirée – disputes rieuses, plaisanteries, et la voix sage, l’autorité de la fille ainée – pendant que la maîtresse de maison, dans un fauteuil d’osier, souriait dans le vague, elle avait surtout un charme qui dépassait la grâce des vieux meubles, des tomettes anciennes, qui teintait de fierté pudique le «tu verras, c’est assez bien, je l’aime» de son ami.

En fin d’après-midi, rentrant d’une petite virée dans un village, chez le frère aîné, au Jas, «la ferme où nous sommes nés… la maison était à ma tante, la maison et une petite faïencerie qui lui venait de notre grand-père, et puis il y a quinze ans, elle se sentait vieille, elle a demandé à mon père, son beau-frère, de venir l’aider puisque de toutes façons il devrait prendre la suite… en fait il était souvent chez elle avant, le Vincent et mon frère tenait la ferme» et une voix de fille «il lui était très dévoué, et au début la maison c’était sacré, on ne pouvait rien bouger quand elle est morte… sauf bien sûr le fauteuil, c’était idiot ce fauteuil vide devant la cheminée…», ont retrouvé la mère qui, en leur souriant, a posé, comme soulagée, le violon dont elle jouait, assise du bout des fesses sur une des deux bergères encadrant désormais la dite cheminée, et s’est levée pour aller à la cuisine voir ce qu’ils ramenaient, en passant sous un grand portrait devant lequel il est resté saisi.

À grands coups de pinceaux énergiques était dressé devant la tonnelle idéalisée, débordant de grosses roses blanches et jaunes, l’image, plaquée sur ce fond, d’une grande femme au visage long et au grand sourire fendu, vêtue d’une longue robe lâche à grandes fleurs exotiques colorées, coiffée d’une paille retenue par un foulard d’indienne, fleurettes sur fond rose. Son ami a expliqué «C’est elle, ma tante, dans une de ses robes favorites, une des mâmâ rû’au que lui envoyait son grand amour, ou qu’il ramenait lors d’un de ses passages, elle avait aussi des cotonnades d’Amérique du Sud, une tunique de brocard cambodgien je crois etc… je crois aussi qu’elle aimait afficher ainsi sa différence… Cela a duré de longues années, ils ne se sont jamais mariés.» Et l’image de la petite vieille en robe de soie noire s’est effacée discrètement.

Texte et photo : Brigitte Celerier