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Samuel a la sprezzatura, comme disaient les Italiens de la Renaissance. Tout semble lui venir sans peine. Il plane un peu au-dessus de son monde avec son pâle visage d’aristocrate et sa fine silhouette de dandy. Son allure générale est un chef-d’œuvre de classe et de désinvolture. Ses gestes et les mouvements de son corps sont d’une discrète élégance. Ils m’évoquent les postures à peine maniérées qu’ont les modèles sur les dessins anatomiques de Michel-Ange. Il enfile son long manteau noir et enroule son écharpe grise d’un geste qui peut paraître théâtral. Il s’habille d’ailleurs comme un personnage de théâtre, comme s’il jouait une perpétuelle comédie. Dans la rue, il est souvent coiffé d’un feutre à larges bords ou d’un béret années folles. Il porte même parfois cravate, gilet et veste en tweed toujours avec le plus grand naturel, ce qui en agace plus d’un. La fascination qu’il exerce sur les autres les pousse insensiblement à s’approprier sa manière d’être : sa démarche aérienne, la lenteur et la souplesse de ses gestes, sa façon à la fois douce et grave de s’exprimer. Samuel parle un peu à la façon d’un Jean-Pierre Marielle. Dès qu’il ouvre la bouche, on se laisse envoûter par sa belle voix chaude et modulée, parfois légèrement hésitante. Il sait dire les choses les plus profondes mine de rien, comme sans y penser. Son regard aussi semble venir d’ailleurs. Habituellement d’une douceur féminine, il peut en une fraction de seconde et sans raison apparente s’assombrir et même se faire glaçant. Oui, mon ami est décidément un être à part. Derrière son large front se passent des choses étranges. Il observe le monde avec intensité. Le réel, il le regarde à la manière d’un enfant ou d’un myope, morceau par morceau, avec une fixité peu commune. Un détail infime, sans doute insignifiant aux yeux des autres, revêt pour lui une importance particulière. Fissure dans le mur, inscription presque effacée, tonalité d’un rire, changement à peine perceptible dans le regard de quelqu’un… Une lueur noire brille alors dans ses yeux, même lueur ardente compliquée de mélancolie qu’on distingue sur les photos des plus grands : Baudelaire, Rimbaud, Kafka, Beckett, comme si chacun d’eux regardait chaque chose avec considération. Il a dû vivre de drôles de trucs, notre ami, pour avoir un éclat si mystérieux dans le regard.

Je me suis toujours senti proche des aliens, et Samuel a, de façon incontestable, une étrangeté d’origine. Appelons ça la grâce. Et la grâce qui lui a été donné, il en est insouciant. Sans doute pour ça qu’elle se manifeste avec tant d’évidence. Elle se voit au premier coup d’œil et lui permet d’évoluer dans les cercles sociaux les plus divers avec une aisance déconcertante. Quand il entre quelque part, il y a toujours un moment de flottement. La plupart des visages se tournent vers lui et beaucoup cherchent à capter son attention. Il est vrai qu’on respire plus facilement en sa présence. Dès qu’il entame une conversation, c’est comme si l’air se chargeait d’oxygène. Samuel a un style inimitable qu’il est difficile de retranscrire. Son esprit vif et acéré lui autorise le luxe de la désinvolture. Il sait dire les choses les plus profondes avec légèreté. Et en même temps, son humour agressif, sans doute un peu amer, frôle souvent les limites. Je crois que cette pointe de férocité le protège un peu du désastre toujours prêt à l’engloutir. C’est son côté Viennois début de siècleLe désastre, on s’en moque ! Tout est foutu, alors amusons-nous ! Le système est délirant alors délirons avec lui !

Samuel est toujours là où on ne l’attend pas. Sa constante légèreté le rend insaisissable. Bien sûr il passe pour inconséquent aux yeux des lourds, des épais, ceux qui prennent tout au sérieux, alors que ses propos sont tranquillement subversifs quand on les écoute avec attention. Il semble insouciant, mais je sais aussi que la Catastrophe occupe fréquemment ses pensées. Pour une partie de ma famille, la fin du monde a déjà eu lieu, alors tu sais…, me dit-il à voix basse en haussant légèrement les épaules, un des rares soirs de confidences sur sa famille que nous avons eu. C’est la seule allusion qu’il m’ait faite de la tragédie qu’ont vécu ses grands-parents. Samuel ne parle d’ailleurs jamais de sa judéité. Il rejette toute appartenance à un groupe, à une communauté, et n’a jamais de mots assez durs pour ce qu’il appelle le délire identitaire collectif. C’est ce soir-là de brèves confidences que je compris d’où venait l’intensité constante de son regard. Mon vieil ami est un être aux aguets. Il sait, il sent que la menace n’est jamais loin, qu’elle peut resurgir à tout moment. Ça doit lui demander courage et talent d’avoir ce haut degré à la fois de lucidité et de désinvolture. À la fin d’une soirée entre amis, passé minuit, il se tient immanquablement à l’écart, l’air absent, sans qu’on puisse déterminer la cause de sa soudaine méditation. Il n’y a rien à faire, notre ami n’est plus des nôtres. Il s’est créé un abîme entre lui et le monde, qu’il observe alors depuis l’autre côté, comme s’il se tenait avant la naissance, en amont de l’existence. Dans ces moments-là, son étrange sourire légèrement narquois s’efface et son regard noir brille encore plus vivement que d’habitude.

 

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul