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Ton épure

Il n’y avait donc pas d’issue? J’avais à peine vingt ans. La vie ne pouvait pas être ce long tunnel! Mais la réalité de mon existence pouvait être pire encore, puisque les tunnels finissent toujours par déboucher à l’air libre alors que la situation dans laquelle je me trouvais était complètement bloquée… Que dirais-je à mon amie si je la retrouvais? Que pourrais-je lui offrir? Comment la retenir? Dans aucune de ses lettres elle ne semblait regretter la voie nomade qu’elle avait choisie. Elle essayait au contraire de susciter en moi la même vocation au voyage. « Come on! », répétait-elle au fil de notre correspondance, en craignant que je ne parvienne plus à m’extraire de la glu qui me fixait au sol de ma prison. Mais peut-être ne se rendait-elle pas compte que cette prison était intérieure, et que même sur les grands chemins je n’en aurais pas été libérée…

Martine mettait en pratique sa philosophie de la vie. Sa manière d’être questionnait les autres au plus profond d’eux-mêmes. Je n’étais jamais ressortie indemne de nos conversations. Alors que nous avions été si proches l’une de l’autre, le fossé que je voyais grandir entre nous m’avait effrayée. Il matérialisait la fission tragique de mon existence. J’étais coupée en deux! Une partie de moi-même voulait rejoindre mon amie, l’autre était atteinte de paralysie totale… I would prefer not to… A quoi bon?… Mais cet A quoi bon ne me ressemblait pas non plus. Je ne me reconnaissais pas en lui. Alors que j’éprouvais le besoin d’agir et de mettre en œuvre mes convictions, c’était comme si une maladie invalidante m’en avait empêchée… La vérité était terriblement simple. J’étais absolument incapable de me mouvoir dans les eaux courantes de la vie, et je me noyais à mon corps défendant…

Pendant quelques jours encore je me suis retenue à Maria, aux rides de sa vieillesse qui prouvaient que vivre était possible, à la tendresse énergique de ses gestes, à son courage tranquille mais obstiné, à la fragilité de ses larmes qu’elle ne versait pas toujours en cachette, à sa rudesse apparente qui cachait difficilement une infinie douceur… Je laissais mon attention s’abandonner tout entière aux sensations que j’éprouvais en écoutant le chant d’un oiseau, en savourant une tomate cueillie dans le jardin, en réchauffant mon corps à la chaleur du soleil, en me reposant sous le feuillage du grand cerisier sauvage à l’abri duquel Maria avait installé son campement, en regardant tomber la pluie et son rideau de perles entre le monde et mon regard… J’aurais voulu arrêter le flux du temps qui m’emportait, et stopper avec lui l’implacable logique de mes actions antérieures pour ne plus avoir à répondre du passé… j’aurais voulu laisser tomber mes tristes oripeaux, me couvrir d’un habit de lumière, mourir et ressusciter, oublier ce que j’étais devenue afin de pouvoir recommencer à vivre sans être marquée du sceau de la mélancolie…

Chère Martine, je ne devais plus jamais te revoir… Dans le cahier où tu tenais une sorte de journal depuis que tu avais été séparée de Bob, j’ai trouvé une photo de moi prise sur la pelouse du campus universitaire au début de nos études, avant que tu les abandonnes. Nous nous étions photographiées mutuellement et je possède la même photo de toi… Pourquoi avoir tenté aujourd’hui cet effort de mémoire? Pourquoi avoir essayé de dessiner ta silhouette et d’esquisser ce pas de danse avec ton souvenir en écoutant le chant des ombres? Qui sait si l’au-delà ne nous réserve pas la surprise de nous remettre en face l’une de l’autre? Nous entamerions alors peut-être une sorte de dialogue des morts que je n’aurais fait qu’anticiper…

Je t’ai reconnue sur quelques autres clichés en noir et blanc contenus dans la boîte qui m’avait été envoyée après mon périple en Espagne. Tu es au milieu des visages souriants de ta famille. Que penser des lettres restées sans réponse que j’avais envoyées à tes proches pour qu’ils m’aident à te retrouver?… Nos vies sont comme des rêves peuplés de personnages dont nous ne savons presque rien…

La lecture de ton cahier est bouleversante. Je te sens profondément meurtrie. Tu ne te plains qu’à demi-mots avec l’étonnement incommensurable de l’enfant que tu as toujours été et qui ne comprend pas, qui ne comprendra jamais le Mal… Je devine que tu as beaucoup souffert… je me sens coupable de ne pas avoir pu t’aider… Ce cahier, dépositaire de ton récit inachevé, ainsi que ces quelques lettres et photos éparpillées sur la table devant moi, est donc tout ce qu’il me reste de toi… avec, dans mon cœur, ton épure…

Texte : Françoise Gérard