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«Je n’aurais pas dû… Après tout qu’ils aillent au diable, m’en fous. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent, j’en ai rien à secouer. Quel abruti je fais quand même! Pourquoi faut-il toujours que je dise n’importe quoi? On dirait que c’est le seul fonctionnement que j’ai… Et puis zut! C’est vrai à la fin, j’en ai marre…»

Certaines histoires commencent dans une tête. Un homme, une femme, quelqu’un a perdu ses défenses. C’est un personnage osmotique, perméable, à la membrane poreuse. Et on profite, on pénètre en lui, comme un spermatozoïde entre dans une bulle. On est là, corps étranger dans l’esprit d’un autre, caméléon illégal. On a franchi des zones silencieuses et on est dedans, dans le grand échangeur de syllabes, le nuage de verbes, de mots qu’on voit s’agencer, s’enfiler comme des motifs de couleurs sur un drap en train de se tisser. La pensée, celle qui ne résonne nulle part, ce vacarme sans langue, sans dents et sans gorge. Ces phrases, enfants sans naissance, limbiques, jamais éjaculés, on les voit soudain, on les entend.

On pense ; on pense avec, on pense comme.

Dans une tête, on est là. Étranger, voyeur indiscret. On regarde à la lunette stroboscopique l’idée qui se trame, le secret indicible, l’état d’un crâne abusé, dont par miracle et sans scrupule, on entend battre l’esprit et le sang.

Il dit je, il dit moi, il avance démasqué, sûr d’être dans son propre silence, mais tout de lui résonne à vos oreilles. Il pense, mais pour vous il parle aussi clair que dans la vraie vie. Vous lisez son silence, vous traversez ses murs osseux derrière lesquels il se cache d’habitude, grâce auxquels il pourrait vous mentir autant de fois qu’il le voudrait.

Alors vous êtes dans une aventure d’espionnage, vous êtes dans l’infraction et le viol. Vous assistez à la macération intérieure et inaccessible du cerveau d’un héros.

Il dit je. C’est un protagoniste, c’est peut-être un homme. Il lui est arrivé quelque chose et ça vous en fait le récit. Auquel il pense, qu’il rumine pour lui-même mais qu’il vous dévoile sans le vouloir.

Un auteur vous livre à l’indécente introspection d’un personnage qu’il dépouille de son intimité. Il écrit je. Qui est-ce? Serait-ce vous, aussi? Sans doute oui… Et puis aussi ce manipulateur, ce falsificateur qui rédige et dont on ne saura jamais à quel point il est proche ou différent de celui qu’il dissèque à chaque ligne.

Dans une tête, une tronche, il y a cette histoire qui tourne en rond, qui se file au long de la pensée.

A chaque instant et de plus en plus, vous prenez son corps, vous vous mêlez, vous entrez dans la molécule de la phrase. Vous êtes contaminé, métissé, empreint.

Qui de je ou de vous vit et traverse l’aventure?

De moins en moins vous le savez, absorbé par la parole dont vous êtes le passager clandestin. C’est devenu votre histoire.

Texte : Anna Jouy