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Simon était mon frère, Simon était mon ami. Il n’y avait qu’avec lui que je n’avais pas besoin de mentir, parce que je sentais que lui non plus, il ne mentait pas. Dans les sales moments, et ils furent nombreux ces quinze dernières années, on s’est épaulés. On s’est donnés mutuellement du courage. L’amitié est une grande aventure. J’ai fait sa connaissance à la fac, et ce fut le début d’années lumineuses. J’ai très vite senti que j’avais trouvé en lui l’ami véritable. Le monde ressemblait un peu moins à un désert grâce à Simon. Je me souviens qu’au début je m’étonnais de notre si grande complicité. On était comme issus de la même matrice. Dès qu’on se retrouvait, on se rendait meilleurs l’un l’autre. On avait plus d’esprit. Les soirs d’hiver, dans la pénombre de ton studio, on savait mieux écouter, mieux rêver et mieux vivre.

Tu ne ris plus. Ton fantôme immobile dans un coin de la pièce, les traits fatigués de ton visage au bord de la nuit. Comment faire revenir l’euphorie du début ?

On avait vingt ans et le temps s’ouvrait pour nous. On partageait les mêmes illusions. La même colère aussi. On se doutait bien des gouffres à venir, mais en attendant, dans cette période de déliquescence avancée, le bordel de nos vies nous procurait une joie insolente. Pour nous, la marée était haute. On avait le même appétit. On voulait tout, on était curieux de tout. Le temps passait vite, fallait se dépêcher de vivre. Les choses avaient plus de prix que maintenant : les musiques, les ciels d’été, certains visages. On avait des envies de vertiges, alors on poussait la machine jusqu’à ses limites. On marchait dans la rue pendant des heures, c’était souvent la nuit. On préférait toujours sortir que rentrer. Affamés de découvertes, il nous fallait le dehors, le naissant. C’était une quête d’intensité pour accroître la vie. Dans les cafés, dans les bars et jusqu’aux rues fantômes des villes nouvelles, l’air était pour nous chargé d’électricité.

On rêvait de littérature plus grande que la littérature. Les plus belles découvertes étaient faites par hasard. On butinait les livres qui nous tombaient sous la main. On lisait avec une grande attention les premières phrases, et si ça nous semblait vivant, si on sentait que l’auteur avait quelque chose dans le ventre, on plongeait dedans pour la nuit. Chaque livre était une expérience nouvelle. On aimait quand le texte dérapait, quand il inquiétait nos certitudes.

Et la musique ? Ah, la musique… On l’écoutait fort. Elle envahissait tout l’espace. On découvrait avec ferveur les albums de Dylan, du Velvet, de Nick Drake, de Cohen… C’était l’époque des rééditions CD. Ça semblait incroyable, tant de merveilles à découvrir d’un seul coup. Rien n’égale la joie des premières découvertes. Dans le train regarder distraitement le paysage qui défile, tous les destins possibles.

Avec le temps, la dérision est devenue notre spécialité, le sarcasme notre mode d’expression habituel. Vers la fin des études, on a découvert les livres de Thomas Bernhard : Le Naufragé, Des arbres à abattre, Maîtres anciens. Le ridicule de tout nous sautait aux yeux. Dans les soirées entre amis, les autres commençaient à se méfier de nous. On gardait notre sourire en coin en toutes circonstances. La morgue qu’on affichait masquait mal notre difficulté à se sentir simplement hommes parmi les hommes. On se voulait différents de ceux qui nous entouraient. On se persuadait que nous, contrairement aux autres, on pouvait s’en tirer, qu’en tout cas on n’allait rien lâcher. Les poings durs comme la pierre, les yeux grands ouverts. On avait la sensation d’avoir trouvé un feu que les autres n’avaient pas. On se rêvait féroces, indomptables, ce qui nous rendait souvent arrogants. Par le regard, on voulait transfigurer les choses et les lieux. Embarqués volontaires dans le tumulte de la ville, on n’avait pas le temps d’avoir des doutes, et trop souvent on oubliait de se moquer de nous-mêmes. On trouvait nos corps étonnamment rapides. Ils marchaient vite, mangeaient vite, dansaient frénétiquement sur les sons de l’époque, étaient sensibles à la moindre variation de lumière.

On ne ressentait pas le besoin d’aller au cinéma. Ensemble c’était la vie pleinement vécue. Suffit de s’y abandonner comme on s’abandonne à l’être aimé, tu disais. Quelle faim d’expériences on avait alors ! On était prêts à se lancer dans n’importe quelle aventure insolite, quitte à y laisser des plumes. Après une journée passée à longer les canaux, à explorer les marges de la ville, les friches, fallait encore qu’on s’appelle pour se raconter la dernière blague qui nous était passée par la tête dans le métro du retour. C’était une ivresse. On s’appelait à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. N’importe quelle excuse était bonne pour discuter ensemble encore. Nos longues conversations s’étiraient jusque tard dans la nuit. Le contact direct avec le monde nourrissait notre imaginaire. Nos souvenirs variaient selon le jour et l’heure. C’était des édifices bringuebalants construits pour l’occasion. A partir des situations vécues, on inventait des histoires délirantes. Tout était prétexte à rire. La langue, on la métamorphosait à l’envi. On aimait particulièrement détourner les concepts creux et les expressions toutes faites qui masquent si bien le réel. Pendant des heures, on parlait aussi des musiques et des lectures qui nous changeaient. On cherchait les mots justes, on tournait autour de la chose très simple impossible à nommer. Nos silences étaient emplis de tout le passé et de tout l’avenir. Sans s’en rendre compte, on s’éloignait du bord, et on naviguait comme ça, au large, jusqu’au lever du jour. À force de complicité, je crois qu’ensemble on a entr’aperçu une part d’invisible. Les lueurs infimes qui nous tenaient debout, les mots qu’on lançait dans la nuit. À force d’attendre les coïncidences, d’être à la recherche d’indices, de croire aux présages, d’étranges correspondances apparaissaient. Le moindre événement qui surgissait était interprété comme signe du destin. On aimait se fabriquer des rêves toujours nouveaux. Et pourquoi on serait pas chasseurs d’épaves, violonistes punks ou vidéastes d’avant-garde ? Nos mains peignaient, grattaient des cordes, tambourinaient. On faisait tout pour que les fantaisies du moment deviennent réalité. Le vieux monde figé allait s’écrouler bientôt, on en était persuadés, et l’on se sentait assez forts pour s’inventer nos propres mythes. Les mers à traverser, le large sillon du cargo derrière toi, l’aveuglante clarté du soleil d’Afrique, l’air brûlant dans les poumons. On ne doutait pas que nous aussi, à la suite de nos glorieux aînés, on allait accomplir de grandes choses.

Tu disais : Y a pas de hasard. Je te répondais : Chaque pièce du puzzle trouvera sa place. Et puis on s’est rendu compte que la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas. Cette phrase de Muriel Brown dans « Les Deux Anglaises et le Continent » nous a tous les deux marqués. Hier, alors qu’on prenait un verre à la Taverne du Combat, le bar de notre jeunesse, tu m’as dit : Devine ce qui m’est arrivé la semaine dernière ? Je t’ai demandé quoi, et tu m’as répondu, avec ton sourire forcé que je connais trop bien, ce sourire qui te crispe le coin de la figure : Rien, bien sûr, il ne m’est rien arrivé, comme d’habitude… Ça résume assez bien les conversations qu’on a tous les deux à présent. On ne se parle plus que du bout des lèvres. On en est arrivés à une telle dose d’hypocrisie toi et moi. Pour éviter les trop longs silences, je t’ai détaillé notre prochain voyage avec Sarah à Zanzibar. Au moment de se quitter, tu m’as regardé avec les yeux d’assassin de l’ancien ami. Je sais ce que tu penses de mes vacances de cartes postales, de ma vie parfaitement lisse. Une pièce tragique où il ne se passe rien. L’horizon qui n’avance pas. Regards éteints et phrases usées. On rêve d’un temps pulvérisé. Demain, nous aurons quarante ans, et nous durons. T’as raison, vieux frère, depuis combien de temps ne nous est-il plus rien arrivé d’intéressant ? C’est comme si on avait dessaoulé de nos vingt ans. On croit vivre mais il n’y a plus l’ivresse. Ce qu’on n’arrive plus à nommer. Ce qui devait nous sauver, qu’on a quelquefois ressenti, et qui a été perdu en route. Les échos d’un morceau de nuit, les fragiles bonheurs partagés, nos paradis.

A partir de quand le lent éloignement a commencé ? Les liens qui semblaient remonter à très loin sont rompus à présent. Il n’y a pas eu d’éclats de voix entre nous. Notre amitié, la part la plus précieuse de nos vies, a agonisé en silence. Tu es devenu pour moi presqu’un étranger, Simon. Le masque que tu portes, le masque que je porte. Quel morceau de ciel pour nous redonner le souffle ? On tente de poursuivre qui on était alors, mais l’élan vital s’est éteint. Je songe à toutes les fois où l’on a ri ensemble, à toutes les fois où l’on était ivres sans avoir bu une goutte d’alcool. Le bonheur et la complicité passent comme une ombre. Par-dessus bord les instants, les étincelles. Par-dessus bord les élans comme des miracles ténus. T’as vu la poussière sur nos visages ? Et le désert dans nos têtes ? Nos héros fantômes sont tombés les uns après les autres. Maintenant on doute. On doute de tout, de nos mains qui ne savent plus créer, de nos jambes qui devaient nous porter si loin. Manger, dormir, travailler : on s’est fait robots nous aussi, comme ceux dont on se moquait autrefois. Notre pensée est devenue friable. On ne sait plus quoi dire. On a peur de souffrir. C’est la rage qui est partie. La gueule de bois au petit matin. Nos pas inachevés. Il est où le chemin qu’on empruntait ? On essaie de s’intéresser à cette vie, mais on n’y arrive plus vraiment. On finit par ressentir un léger écœurement à voir le spectacle se poursuivre dans toute sa splendeur, avec nous englués dedans. Comme avant, on aimerait jouer à côté de la scène, faire comme si. Comme si on avait encore du courage, comme si on pouvait changer le monde avec désinvolture, mais non, on n’y croit plus. Qu’est-ce qui s’est écroulé en nous ? Tout est devenu sec et vide à l’intérieur. On a perdu de vue les personnages qu’on s’inventait. Nos masques blafards, brûlez. Nos corps dociles, brûlez. Brûlez en secret, brûlez jusqu’à l’os. Nos visages sont de sortie ce soir.

Un jour, bientôt peut-être, on s’affranchira de ce qui nous emprisonne. Les chaînes qu’on s’est mises aux pieds, on les brisera d’un seul coup. Tu verras, ce sera comme un retour de flamme. On se saoulera, on dansera, on hurlera pour faire vaciller la mort. Un jour, bientôt peut-être, on retrouvera la combustion d’avant.

Pendant de  Léo par Simon , du 7 avril 2017

Texte : Gwen Denieul