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Cher grand ami du nord,

Ce n’est pas votre amie Novella qui vous écrit mais avec cette entrée en matière, c’est un peu elle qui vous adresse ces mots. Je crois qu’elle aurait non seulement apprécié mon geste mais que nous devenions amis. J’espère que vous ne tiendrez pas rigueur à la messagère de mauvaises nouvelles. Sans doute l’avez-vous compris, jamais plus Novella ne vous écrira.

Mais avant de vous raconter ce que je sais de sa fin, laissez-moi me présenter. Vieille dame grande amie des livres, de par mes métiers – d’abord bibliothécaire, puis relieuse –  je me rêve de la même étoffe, du même cuir (du galuchat de préférence), d’encre et de papier. À la retraite désormais, je pratique assidûment le bookcrossing et fréquente les chasses au livre, surtout celles de la région depuis que mes pauvres jambages… mais je ne vais pas me plaindre.

Chaque année, la bibliothèque de mon village, organise de grands lâchers de livres au parc des sports lors du forum aux associations. Pour mon plus grand plaisir, je libère quelques-uns des miens – les plus silencieux ou les plus tristes, ceux qui me boudent ou qui ont grand besoin d’un nouvel air /nouveau lecteur… C’est un de mes péchés mignons de dénicher le livre qui m’attend et me comprend… Car il me comprend, et mon coeur, transparent pour lui seul, hélas ! cesse d’être un problème. Voyez-vous pour moi, un livre ne vit que par le lien qu’il entretient avec ses lecteurs et plus ils sont nombreux, plus le livre acquiert de l’expérience. Peu de différence entre un livre neuf jamais ouvert et un livre lu une seule fois. Ils sont trop jeunes pour m’apporter quelque nourriture. Dès lors, mon autre péché mignon c’est de jouer les marieuses. Relieuse un jour, relieuse toujours ! Je ne relie plus les pages dans de belles peaux de chagrin rouges ou bordeaux, non, mes doigts noueux et tremblants n’ont plus assez de force… mais je ne vais pas me plaindre… je sens que vous contenez  assez difficilement votre impatience voire votre agacement envers mes plaintes de vieille dame arthritique amoureuse des livres… Vous attendez que je vous raconte la fin de Novella et je ne l’oublie pas. Dorénavant, je relie les livres aux hommes, comme lorsque je bibliothéquais me direz-vous, mais à l’époque, voyez-vous (cessez de vous agiter sur votre siège, je vous prie) je n’en avais pas le temps. Maintenant je le prends.

Tout d’abord, lorsque je trouve un livre, je recherche tous ses précédents lecteurs pour correspondre avec eux et m’enquérir de la relation qu’ils ont entretenue avec lui. La question la plus délicate à laquelle certains refusent de répondre jusqu’à cesser de vouloir échanger avec moi, c’est la raison pour laquelle, ils l’ont libéré dans la nature. Les lecteurs souffrent souvent de sensiblerie excessive (n’est-ce pas un pléonasme ?) et certains pleurent encore leur vieil exemplaire aux pages jaunies de L’Étranger ou des Fleurs du Mal, annoté, taché de nicotine ou de café, mais je ne les plains pas… Ils finiront par retrouver un autre exemplaire ayant vécu aussi longtemps que leur original, qui leur parlera de l’autre avec douceur et tact. Mais que faites-vous ? Vous vous levez maintenant ? Savez-vous que vous êtes un grand enfant, et de ceux qu’on qualifie d’hyperactifs, qui plus est… Ça y est, vous êtes calmé ? Prêt à me lire de nouveau ? Sachez que si je digresse c’est pour mieux vous parler de Novella.

Ce jour-là, c’est-à-dire le jour du forum des associations, le ciel était d’un gris morose, ce qui n’est pas si rare l’hiver. Partie de bonne heure le matin, je suis allée saluer les bibliothécaires pour m’enquérir du nombre de livres libérés dans le parc. Une cinquantaine répartie sur l’aire principale et un peu moins dans la pinède derrière le stade. C’est par là que j’ai commencé en même temps que la pluie à tomber. Oui, bien sûr que j’avais un parapluie, bien sûr, mais je vous rappelle que je suis une vieille dame amoureuse des livres, certes, mais pas au point d’attraper de nouveau une pneumonie qui, la dernière fois, a bien failli avoir ma peau, aussi parcheminée soit-elle… Bref, la pluie ne manifestant pas l’envie de s’arrêter, et ne s’arrêtant pas, je suis rentrée trempée, bredouille et mécontente. Il a plu d’ailleurs toute la journée.

Le lendemain, comme souvent dans notre région, soleil radieux. Misant sur le fait que certains livres n’avaient peut-être pas eu le temps d’être ramassés, je suis retournée sur les lieux. C’est au pied d’un pin que j’ai découvert Novella, détrempée, en lambeaux, quelques pages palpitant encore au souffle léger du vent. Délicatement, je l’ai prise entre mes doigts pour tenter de lire quelques lignes. Mais l’encre avait coulé comme le rimmel sur les joues d’une jeune fille en pleurs. J’ignorais si j’allais pouvoir la sauver mais je l’ai ramenée à la maison. En la séchant page après page, j’ai découvert une petite fleur rose collée à un marque-page portant votre nom, puis découvert un début de lettre avec des lignes encore déchiffrables que je vous retranscris ici : Cher grand ami du nord, elle veut ma peau… La Main a décidé de me réécrire entièrement et pour ce faire, elle a décidé de se…

Heureusement que j’ai bonne mémoire, car à ce moment-là, croyez-moi si vous voulez, mon sèche-papier s’est enflammé (malheureusement ce n’est pas un lieu commun désuet) sur Novella, et je n’ai pu la sauver… Elle a juste eu le temps de soupirer le mot « Fin ».

Après avoir relu les derniers paragraphes, j’ai peur que vous me preniez pour La Main odieuse, mais alors, pourquoi vous aurais-je écrit cette fiction invraisemblable ? Non, croyez-moi, je m’appelle Pauline Verlain, une vieille dame amoureuse des livres et des hommes, relieuse et marieuse, un peu trop bavarde, qui compatis à la perte de votre amie. J’espère que vous accepterez, non pas en dédommagement – ce serait faire offense à Novella trop tôt disparue – ce modeste récit intitulé « Lettres à l’ami du Nord ». Ce n’est ni une nouvelle, ni un roman, il ressemble, c’est vrai, à une novella, mais pas à Novella. Elle reste unique et irremplaçable.

Bien à vous.

Pauline Verlain.

Texte : Christine Zottele
Objet d’art : Rune Guneriussen, ‘Making up for missed time’ (compensant du temps manqué)
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